Interview d’Ibrahim Dufriche Soilihi, candidat des Verts à Montreuil

Ibrahim Dufreche

Ibrahim Dufreche et Irchad Abdallah (©Irchad Abdallah)

Mes 4 Questions à Ibrahim DUFRICHE-SOILIHI, 51 ans, né aux Comores. 
Tête de liste EELV-Les Verts aux élections municipales de Montreuil (93).

Homme des plus sollicités, campagne électorale oblige, Ibrahim Dufriche représente la diversité dans ce qu’il y a de joliment abouti. D’origine comorienne et adopté par une famille française, il choisit comme il le dit lui-même de faire, des études d’agronomie pour se rendre utile au monde paysan dont il se sent proche. Consultant, il décide d’entrer en politique après plusieurs années d’engagement citoyen.

C’est parce que son histoire propre entre en résonance avec une France Blacks-Blancs-Beurs, autant donc dire qu’elle résonne et raisonne, que j’ai cherché à comprendre le sens de son engagement et rien de mieux pour cela que de l’entendre de vive voix. Homme à la chaleur maîtrisée, comme si une certaine pudeur l’obligeait à constamment chercher le ton approprié et la juste distance, il se révèle dans la multitude un leader capable de trancher les questions posées et à diriger avec brio les débats et les orientations stratégiques.

Je tiens à préciser que j’ai assisté à une réunion de son comité de campagne avant de nous entretenir

Irchad Abdallah: M. Ibrahim Dufriche bonsoir.
M. Ibrahim Dufriche-Soilihi: Bonsoir.

1_Moi: La presse nationale vous a dépeint comme un parfait inconnu sur la scène politique française, voire même locale [ndlr Montreuil], alors que soutenu par la maire sortante et ancienne ministre Mme Dominique Voynet, vous êtes le candidat investi par le parti EELV (les Verts), de la majorité gouvernementale, pour être tête de liste dans une des plus grandes villes du département de Seine St-Denis (93) et de la région parisienne. Comment expliquez-vous le choix de votre personne pour diriger la liste EELV-les Verts?

_M. Ibrahim Dufriche-Soilihi: Tout d’abord, je tiens à vous remercier de me donner l’occasion de développer un peu la démarche qui m’a fait sortir de mon anonymat en tant que montreuillois, qui est né aux Comores, adopté par une famille française et qui est arrivé en France à l’âge de 9 ans, qui a étudié ici, grandi ici, qui vit dans cette ville.

Qu’est ci qui a fait qu’aujourd’hui je me lance en politique ?

C’est très simple, je suis un citoyen concerné par la vie politique locale depuis 2006, date à laquelle j’ai adhéré au PS. En 2008, lors des dernières élections notre parti nous a consulté pour savoir qui allions nous choisir entre D. Voynet et J.P Brard, un vote a été organisé, et une large majorité s’était prononcée pour Mme Voynet. Il se trouve que les instances nationales et fédérales ont voulu nous ordonner de soutenir J.P Brard, 60 d’entres nous, avons désobéi. Nous sommes donc partis faire une alliance avec Voynet et j’ai été de ceux-là.
Nous avons par la suite constitué un groupe qui s’appelle RSM pour la soutenir et j’ai fait partie de cette équipe.

A partir de cette date, je suis resté très attaché à son action politique ici à Montreuil, même si par moment j’ai été un peu critique parce qu’il y’a des choses qui n’allaient pas forcement comme je les souhaitais ou comme je les imaginais. Suite à l’annonce de son retrait le 25 novembre dernier, j’ai été animé par 2 choses : Un constat et une conviction.

Pour moi, le constat a été motivé par son bilan. Moi, un enfant qui ai grandi ici, qui ai toujours vécu dans cette ville, qui ai mes activités professionnelles ici, j’estime qu’elle a un bilan très positif même si encore une fois, tout n’est pas parfait, qu’il y a des erreurs ici ou là, mais globalement cette majorité sortante a énormément fait pour la ville de Montreuil. Plus de 3500 logements neufs, des centaines réhabilités, l’amorçage de la transition écologique, (…) donc mon constat, un bilan très positif et à partir du moment où j’estime cela en tant que citoyen concerné, ma conviction prend le relais et je me dis que que ce n’est pas le moment de me désengager de l’action politique parce c’est courir le risque d’un retour en arrière. Son concurrent qui est J.P Brard, depuis 6 ans se prépare à une revanche pour reprendre ce qu’il considère comme étant sa ville et bien sûr pour en faire ce qu’il a fait depuis toujours. En tant que citoyen, je me suis dit non, c’est le moment de m’engager car notre ville avance et commence à s’épanouir et je ne souhaite pas un retour en arrière.

Moi : M. Dufriche-Soilihi, vous le savez bien que beaucoup de gens s’engagent, pas tous n’arrivent à s’imposer !!!

EELV, est un parti qui est composé de gens qui ont une bonne mémoire, ils savent que depuis 2008, j’étais à leur côté et activement contribué pour cette victoire et que pendant ces 6 dernières années, je n’ai cessé d’alimenter, et le cabinet de Jacques Archimbaud, et les élus, en notes, en idées, sur l’organisation (…) sur ce que je pensais être la meilleure façon de gérer cette ville. Donc, ils connaissent un petit peu mon engagement et mes compétences. Ils savent aussi que je ne suis pas quelqu’un qui est là pour flatter les gens mais au contraire, j’ai produit et je continue à produire des idées, à introduire un modèle d’organisation pôle par pôle.

Moi : On peut estimer que EELV-Les Verts est un parti qui a la culture du mérite ?

Ils ont cette reconnaissance, des gens loyaux, engagés. À l’annonce du retrait de D. Voynet, je me suis posé la question de ce que j’étais capable de faire pour prolonger l’action entamée. A partir de là, j’ai appris l’existence de l’association « Ensemble pour Montreuil » en étant à l’époque en mission au Cameroun. Cette association avait pour mission d’organiser une consultation aux adhérents des verts, une primaire à vocation citoyenne. Certains m’ont soufflé l’idée de me porter candidat pour être tête de liste aux prochaines municipales. Je suis donc rentré le 21 décembre dernier à Paris, et ça a été très très vite. J’ai consulté mon entourage proche, famille … Et agréable surprise, que d’encouragements. J’ai posé ma candidature et ai été élu à 55%.

2_Moi: La majorité présidentielle part en ordre dispersé: Face à vous des poids lourds, Razzye Hamadi, député Ps, et Jean-Pierre Brard, ancien député-maire communiste de Montreuil, sont également candidats sans compter l’opposition – la droite – qui, elle, part unie. Quel est le projet que vous portez pour votre ville et qu’est-ce qui le distingue des autres candidats?

_M. Ibrahim Dufriche-Soilihi: Alors, je pense qu’en effet, quand on regarde le parcours de mes concurrents, ils sont tous déjà été élus ou le sont actuellement. Ils sont tous des politiciens en tant que tel et à différents niveaux, national, local, bref, ce sont tous des gens qui sont encartés politiquement et ont des mandats d’élus. Ce qui n’est pas mon cas. Le constat que j’ai établi face à l’action de Voynet, mais aussi le constat que je fais sur la perception du citoyen quant à la politique ou même des hommes politiques en général, c’est qu’aujourd’hui, le citoyen a besoin du PAROLE VRAIE, mais pas de gens formatés, issus des appareils politiques. Je pense que le citoyen français et montreuillois en particulier a besoin de gens qui sont juste capable de les écouter, de les associer et de faire avec eux.

Moi : Vous avez cet ancrage local..

Absolument. Par contre, je n’ai pas une prétention à faire carrière politique, j’ai adhéré parce que je suis un citoyen concerné mais aussi parce que la politique s’est très dégradée et c’est telle qu’elle est perçue par nos concitoyens. Ces derniers n’ont plus foi aux hommes politiques parce qu’ils travaillent essentiellement leur communication, leurs habiletés verbales sans que les actes suivent. Et donc, ça dégoûte un peu tout le monde. Je me dis qu’il est temps ! Il faut des citoyens suffisamment concernés et qui ont le bagage nécessaire pour comprendre la complexité de ce monde et la résolution des problèmes d’une cité comme Montreuil… je rappelle que j’ai fait en agronomie, j’ai ensuite été consultant en management dans plusieurs organisations et organismes où j’ai accompagné pendant de longues années des PME et des Business-Units sur des problématiques de management d’équipes, de projets de conduites de changements avant de me spécialiser dans l’intelligence économique. J’ai crée mon propre cabinet de conseil depuis 2004 qui nous permet de vivre ma famille et moi dans la dignité. Ce parcours là m’a permis de comprendre la complexité d’une ville de la taille de Montreuil.
Et encore une fois, le fait de ne pas être un apparatchik et de ne pas être un carriériste me positionne comme celui qui a la parole authentique, vraie, de terrain par rapport à toutes ces paroles formatées.

Moi : Si on vous demande quel est votre métier, vous ne répondez pas que vous êtes politicien ?

Non, je ne suis pas politicien, je pourrais dire agronome car je n’ai pas tout oublié mais aujourd‘hui je me définis comme consultant car c’est mon métier depuis plus d’une dizaine d’année.
Tout ça me permet de désacraliser le pouvoir d’une ville comme Montreuil, où les gens ont une perception, une vision de ce rôle comme celui d’un monarque qui fait, qui défait, qui promet aux uns et qui menace les autres.
Alors quel est mon projet ?

J’ai proposé 3 points essentiels.

-Une vision pour cette ville. C’est à dire, que voulons nous devenir collectivement à horizon 2020 ? Je le dis et je le répète, je veux faire de cette ville, une ville créative. Nous avons une bouillonnante population d’artistes qui ont quitté beaucoup d’endroits pour venir ici pour gagner en espace, en qualité de vie … Nous avons des artistes peintres, musiciens, cinéastes, acteurs.. Etc.

Alors mon projet consiste à faire de Montreuil une ville qui crée, qui est toujours dans l’invention. Je compte donc m’appuyer sur tous ces gens là, profiter de leurs diverses et enrichissantes expériences, de leurs capacités à imaginer dans le but de généraliser cela partout dans la ville. Demain, même un administratif une fois confronté à un problème donné, soit capable d’imaginer et de créer pour le résoudre. En résumé faire de Montreuil la ville de la créativité. Une ville qui va créer, qui va même imaginer le vivre ensemble.

– Construire un projet qui suscite un désir collectif, c’est à dire, qui restaure en quelque sorte la fierté d’être montreuillois. Nous avons une centaine de nationalité qui vit dans cette ville, c’est énorme ! Mais aujourd’hui lorsqu’on parle de Montreuil, les gens l’associent à Bamako c à d à la communauté malienne et toutes les autres, on ne les voit pas. Attention, c’est une fierté pour les maliens, je suis complétement d’accord avec eux quand ils sont fiers de dire que Montreuil c’est Bamako-bis ! Mon projet, je voudrais que tous les autres soient aussi fiers de vivre dans cette ville et de revendiquer cette fierté d’être montreuillois.

– Et enfin, la méthode de gestion, la méthode de gouvernance. Celle-ci consiste à créer des coalitions temporaires. Cela signifie concrètement que à chaque problématique, on réunit à la même table, des élus, des compétences multiples, des experts, des habita

nts, des administratifs (…), et ensembles on examine le problème pour trouver la meilleure solution. On peut prendre comme exemples, certaines expériences tentées ces dernières années, comme la « fabrique » dans le Haut-Montreuil, un projet d’éco-quartier où nous avons agrégé cette pluralité de compétences en vue de penser le mode d’aménagement de cet espace. D’autres exemples existent comme le « Square Papa Poule » ou le « Made in Montreuil »..etc. Bref, des expériences où les gens s’associent pour trouver la meilleure solution, je compte en faire mon mode de gouvernance pour cette ville. Une sorte d’intelligence collective.

3_Moi: La montée des extrêmes semble inexorable en Europe. C’est aussi un des enjeux de du prochain scrutin dans une lecture nationale. Face à l’euroscepticisme ambiant et au sentiment partagé par une large part de français de culture musulmane, que la question des signes de la laïcité se substituent à la réalité de l’intégration, quelle serait d’après vous, l’orientation à donner pour renforcer le bon vivre ensemble?

_M. Ibrahim Dufriche-Soilihi: Là en effet, à travers cette question vous donnez vraiment tout l’enjeu qu’il y’a autour de cett

e élection. On n’est pas sur une simple élection où les enjeux seraient seulement locaux. C’est d’ailleurs la dimension que je voudrais donner à ce scrutin, à savoir un enjeu NATIONAL.

Je pense que tous ceux qui me soutiennent de D Voynet, Cécile Duflot, Jean Vincent Placé, Emmanuelle Cosse, Pierre Serne. Tous les cadres comme tous les militants et sympathisants EELV m’ont accueilli de façon très favorable parcequ’ils sont des vrais démocrates. Ils m’ont accueilli par ce que c’est leur pratique, leur façon de faire. Ils ne m’ont pas choisi parce que j’ai la peau basanée et que ça pourrait faire bien mais plutôt dans cette logique d’associer tous ceux qui partagent les mêmes valeurs que les leurs. En ce qui me concerne, ils se sont aussi dits qu’à travers mon choix, ils pourraient porter et donner une dimension nationale à cette élection. 

La question qui est posée aux montreuillois est de savoir s’ils sont suffisamment « audacieux » et permettre à un enfant d’origine comorienne, de surcroit issu de la diversité, la possibilité de gérer une ville de plus de 100.000 habitants ! … Dominique Voynet a annoncé à ses colistiers en partant : « je suis aujourd’hui le problème et j’espère demain être la solution ». A travers cette phrase, elle a voulu de manière un peu prophétique dire que pour la première fois en France, un enfant d’origine africaine, comorienne pourrait gérer la destinée collective. Attention ce n’est pas encore fait, mais avec toute l’équipe nous y travaillons. Sachez que je suis conscient de l’enjeu mais quel que soit le résultat de cette élection, je pense que la confiance et l’honneur que le parti EELV a témoigné à mon endroit en acceptant que je conduise cette liste est un signal fort adressé à tous ces enfants qui s’estiment être des citoyens de seconde zone de réaliser et de savoir que c’est possible. Un signal à tous ces enfants d’origine immigrée, qui sont pour la plupart très qualifiés et qui se résignent à jouer le second rôle, le back-office. J’espère que cet éclairage qu’Europe-Ecologie-Les Verts donne à travers ma personne en me portant son choix suscite de l’espoir, de l’ambition. Je profite de l’occasion pour demander une mobilisation et une implication citoyenne très forte car oui, tout est possible.

4_Moi: Les Comores. Avez-vous gardé des liens avec votre pays d’origine, et, si vous étiez élu, quelle serait sa place en matière de solidarité internationale et de renforcement du co-développement ?

_M. Ibrahim Dufriche-Soilihi: Comorien je le suis, comorien, je le resterai comme dirait l’autre! Il n’y a pas photo, oui j’ai gardé des liens très forts avec mon pays d’origine. Je vais vous expliquer un peu.

Dans mon histoire personnelle, il faut que vous sachiez que je suis un enfant adopté. Dans un premier temps, il s’agissait de ce qu’on appelle, une adoption simple car j’ai conservé mon nom dans mon état civil. Je me suis appelé pendant longtemps Ibrahim Soilihi. Ce n’est qu’à la suite d’évènements qui se sont produits à l’intérieur de ma famille d’adoption que nous avons formalisé pour passer à ce qu’on appelle une adoption plénière. Suite à cela, s’est posée la question de mon nom alors que j’étais déjà majeur à l’époque. La décision a été d’intégrer le nom de « Dufriche », entre mon nom et mon prénom car ça résumait parfaitement toute mon histoire. Je suis né Ibrahim Soilihi et Dufriche s’est interposé. Ce qui explique aussi ce choix Ibrahim Dufriche-Soilihi. Ce qui en réalité m’a permis de vivre cette adoption de façon équilibrée, ce qui est valable pour mes parents mais aussi mes enfants car je suis aussi père de famille.

Mais je suis fondamentalement comorien. Je le suis car j’ai gardé toutes attaches familiales. Mes neveux, mes nièces, mes cousins, mes tantes et oncles.. La famille à la comorienne. Dès que l’occasion se présente, je ne manque pas d’honorer de ma présence et d’aller célébrer les festivités importantes au pays comme par exemple le grand mariage (Anda) de ma sœur il y’a quelques années. Je participe à la solidarité et aide ma famille restée au pays comme tous les autres comoriens de l’extérieur (la diaspora comme on dit).

Ce qui m’a donné comme idée de permettre à tous ceux qui justifient de cette solidarité envers leurs familles et qui y consacrent une bonne part de leurs revenus souvent modestes de pouvoir bénéficier d’une déduction fiscale (ça existe déjà pour les dons aux associations caritatives). Arriver à faire en sorte que la France reconnaisse que cet argent qui est gagné ici et qui est envoyé au pays participe quelque part à l’aide au développement. Cette mécanique pour le moins assez simple à mettre en place soulagerait ces travailleurs immigrés car il permettrait d’augmenter leur pouvoir d’achat et la France pourrait en contrepartie l’imputer au budget consacré à l’aide au développement.

Pour finir, je vais vous faire une confidence, même 40 ans plus tard, je parle couramment comorien, je me rappelle encore de la période où je rentrais de l’école et ne trouvais rien à manger, j’ai gardé tous mes souvenirs du shiyoni. En résumé, j’ai additionné tout ce que j’ai vécu, je n’ai rien soustrait.

D’ailleurs je tiens à vous annoncer que le 2 Mars prochain, j’invite tous mes compatriotes comoriens à une rencontre à partir de 13h30 ici à Montreuil.

Moi: Je vous remercie et vous souhaite bonne chance.
Ibrahim Dufriche-Soilihi: Je vous remercie infiniment.

Propos recueillis par Irchad Abdallah

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