L’indépendance des Comores

L’indépendance des Comores

Ahmed Abdallah, père de la déclaration unilatérale d'indépendance le 6 juillet 1975

Ahmed Abdallah, père de la déclaration unilatérale d’indépendance le 6 juillet 1975

Le 6 juillet 1975, par une déclaration unilatérale, le Président de la Chambre des Députés, Ahmed Dahalani, puis le président du Conseil de Gouvernement, Ahmed Abdallah proclament l’indépendance des Comores, après un vote solennel des députés.

Cette indépendance arrivait 15 ans après la majorité des pays africains qui ont pris l’indépendance en 1960. Aux Comores, elle est négociée depuis 1972, et la notabilité politique de l’époque, autour d’Ahmed Abdallah et du parti UDZIMA avait obtenu du président Giscard d’Estaing de conserver tous les pouvoirs après l’indépendance, malgré les protestations de l’opposition autour du discret Saïd Ibrahim et du FNU qui réclamaient des élections générales.

Pourtant, après une tentative de reculade de l’État colonial, la notabilité au pouvoir se sent trahie et humiliée. Elle décide de prendre l’indépendance non plus « dans la coopération et l’amitié avec la France » comme prévu, mais brusquement par une déclaration unilatérale. Les Comores doivent être avec les Etats-Unis, les deux seuls pays au monde à avoir eu recours à ce mode de prise d’indépendance. Il faut noter que la Guinée de Sékou Touré avait profité de la possibilité offerte par le Général de Gaulle pour quitter le giron français en votant « non » à la Constitution de la Ve République en 1958.

Le processus de colonisation des Comores par la France s’est faite en plusieurs étapes.

L’île de Mayotte est colonisée officiellement en 1843, après avoir été achetée d’une manière frauduleuse à Andriantsoly, un prince malgache qui avait réussi à s’emparer de l’île quelques années auparavant. Les trois autres îles sont colonisées en 1912, après être passées par le statut de protectorats à partir de 1886.

Les historiens ont déterminé trois phases de la colonisation française aux Comores.

La première va de 1912 à 1946, il s’agit d’une période pendant laquelle l’archipel est rattaché à Madagascar et géré comme une province de la Grande Ile.

Pendant la deuxième période (1946-1961), les Comores acquièrent une autonomie politique et financière en devenant un Territoire d’Outre-mer.

Enfin la dernière période (1961-1975) est celle de l’autonomie interne, pendant laquelle l’archipel possède un président et un Conseil de gouvernement qui, en théorie, gère les affaires internes du pays.

En 1958, l’élite politique comorienne, qui compte quelques individus, tous issus de la notabilité, décide de faire voter massivement pour la nouvelle constitution française et donc de maintenir les Comores au sein de la Communauté française. En 1960, lorsque la plupart des pays africains francophones décident de prendre leur indépendance, la même élite opte pour le maintien de la colonisation sous la forme de l’autonomie interne. Mais c’est précisément à ce moment là que certains commencent à parler d’indépendance. La notabilité au pouvoir, allié aux autorités coloniales empêche cette expression de la jeunesse. Elle n’aura donc la possibilité de s’exprimer que de l’extérieur.

C’est ainsi que de la Tanzanie naît, au début des années 1960, le MOLINACO, Mouvement de Libération Nationale des Comores, dirigé par Abdou Bacar Boina, un instituteur travaillant à l’école française. Ce mouvement envoie dans l’archipel des tracts et conscientise le peuple grâce à une radio dont les ondes arrivent jusqu’aux Comores. Il crée des antennes au Kenya et à Madagascar. Il réussit dans les années suivantes à exprimer la volonté d’indépendance du pays au sein de l’OUA, l’organisation de l’Unité Africaine et même au sein du comité de décolonisation de l’ONU. Abdou Bacar Boina établit aussi une représentation légale au pays : le Parti Socialiste des Comores (PASOCO). Mais, la notabilité au pouvoir réussit à maintenir le statu quo et surtout à faire en sorte que personne ne puisse parler d’indépendance pour ne pas indisposer les autorités coloniales. Tout parti qui exprime cette idée d’indépendance dans ses statuts est immédiatement dissout et ses dirigeants poursuivis. Ce fut le cas pour le Parti Socialiste pour la Libération des Comores dissous par Saïd Mohamed Cheikh en 1964.

Toutefois, des partis jeunes comme le Rassemblement démocratique du Peuple comorien (RDPC) de Mouzaoir Abdallah ou le Parti-social démocrate vont faire sauter les verrous, après 1970.

Le processus de décolonisation est marqué par trois dates clefs :

Le 29 janvier 1972 : Le Ministre français des Départements d’Outre-mer, Pierre Messmer est à Moroni. Le président du Conseil de Gouvernement, Saïd Ibrahim a obtenu un consensus de l’élite dirigeante pour ne pas évoquer la question de l’indépendance. Mais le Premier Ministre est tout de même accueilli à Moroni avec des cris de « Mkolo Nalawe » (« Dehors le colon ! ») lancés par les jeunes militants du PASOCO. Cette visite a des conséquences importantes car les menaces de procéder à la partition des Comores, menaces proférées par Pierre Messmer amènent, pour la première fois, le 2 mars 1972, un parti représenté à la Chambre des Députés, le RDPC, à publier une motion demandant l’indépendance. Il est suivi le 19 mars par le Parti Social-démocrate des Comores. Le Prince Saïd Ibrahim qui s’arc-boute sur l’idée de ne pas rompre avec l’Etat colonial est renversé en juin de la même année et les jeunes du RDPC s’associent avec le parti conservateur, UDC, d’Ahmed Abdallah pour former l’UDZIMA qui remporte les élections et prend le pouvoir avec la promesse de négocier l’indépendance.

Le 15 juin 1973, après des Accords entre les exécutifs français et comorien, une déclaration est rendue publique. Les deux parties s’entendent pour dire qu’un référendum sera organisé avant cinq ans et que si les Comoriens le souhaitent ils pourront accéder à la souveraineté nationale.

Le 22 décembre 1974, ce n’est pas un référendum qui est organisé mais une consultation. L’ensemble des Comoriens se prononce à 94,65% en faveur de l’indépendance. Mais, tandis que l’exécutif français, le président Giscard et le Premier Ministre J. Chirac sont favorables à cette indépendance, le Parlement et notamment le Sénat s’y oppose et souhaite faire un cas à part de l’île de Mayotte, qui a voté différemment, alors que la loi électorale prévoyait une prise en compte globale du vote.

Une nouvelle loi votée le 3 juillet 1975, exige qu’une Constitution soit votée île par île avant que la France n’accepte l’indépendance des Comores. Ahmed Abdallah qui avait jusque là eu des assurances fermes du Président et du Premier Ministre français se sent trahi. Il revient rapidement aux Comores et organise le vote d’une déclaration unilatérale qui sera adoptée à l’unanimité des députés présents à la Chambre le 6 juillet 1975. Cette déclaration unilatérale provoque la colère de l’Etat français, qui dans un premier temps, décide l’état d’urgence avant de le lever. Mais, à Mayotte, il est trop tard : les dirigeants du Mouvement populaire Mahorais déclarent que l’île reste sous administration française et l’UDZIMA préoccupé par le fait d’avoir tous les pouvoirs après l’indépendance n’avait pas prévu ce cas de figure. Dès le Conseil des Ministres du 9 juillet 1975, le gouvernement français accepte l’indépendance des trois îles de la Grande-Comore, d’Anjouan et de Mwali, mais affirme que Mayotte reste française. La partition devenait une réalité. Malgré, l’admission des Comores au sein de l’ONU, le 12 novembre 1975, sous ses frontières d’avant l’indépendance, c’est-à-dire les quatre îles, la France décide de se maintenir à Mayotte, hypothéquant ainsi l’avenir du nouvel Etat.

Mahmoud Ibrahime*

Docteur en Histoire

  * Sur la colonisation et l’indépendance des Comores vous pouvez lire du même auteur :

État français et colons aux Comores (1912-1946), L’Harmattan, 1997, 160p.

La naissance de l’élite politique comorienne (1945-1975), L’Harmattan, 2000, 204p.

– « Quelques aspects de la colonisation française aux Comores (1912-1975) » in Ya Mkobe n°6-7, CNDRS, août 2000.

– « Les Comores. La marche vers l’indépendance (1972-1975) » in Ya Mkobe n°8-9, CNDRS, février 2002, pp.23-33.

– « La grève de 1968 aux Comores à travers le roman Et la graine… d’Aboubacar Saïd Salim » in Tarehi n°5, mars 2002.

– « La dissolution du Parti Socialiste pour la Libération des Comores (1964) » in Tarehi n°7, janvier 2003, pp. 19-25.

– « La consultation du 22 décembre 1974. Les Comoriens votent pour l’indépendance » in Tarehi n°11, janvier 2005, pp.6-11.

– « Comores : de l’indépendance à la révolution » in Y. Combeau (dir.), La Réunion et l’océan Indien. De la décolonisation au XXIe siècle. Rivages des Xantons, 2007, pp. 39-47.

Saïd Mohamed Cheikh (1904-1970). Parcours d’un conservateur. Une histoire des Comores au XXe siècle. KomEdit, 2008, 332p.

– « Il y a 40 ans, Saïd Mohamed Cheikh… » in Al-Watwan, 22 mars 2010.

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