Livre. L’Islam et la République selon Bajrafil

Livre de Bajrafil

Livre de Bajrafil

C’est à la reconstruction d’un islam de France que nous invite Mohamed Kassim Bajrafil dans son premier ouvrage intitulé Islam de France, l’An I aux éditions Plein Jour. Celui que les médias français ont surnommé « l’Imam d’Ivry » revient sur cette incompréhension grandissante entre les musulmans et les autres communautés en France, au gré des attentats commis par des gens qui se sont emparés de l’étendard de l’Islam, mais aussi des nombreux actes islamophobes. Il est donc apparu à l’auteur comme une nécessité de faire comprendre aux Français et particulièrement aux Français musulmans ce qu’est le vrai Islam, une religion qui apparaît tout au long de la lecture comme une religion de paix, de tolérance, de dialogue et d’interrogation.

Le message qui transparait dans ce livre, c’est qu’il faut revenir à l’esprit originel de l’Islam. En disant cela l’Imam n’a pas pour objectif d’encenser le passé et de croire qu’on peut vivre comme au temps du prophète. Au contraire, il pense qu’en revenant à l’esprit de l’époque, nous pourrions mettre fin à la « glaciation » qui a figé la pensée islamique et que cela nous permettrait de combattre aussi bien le terrorisme que l’islamophobie qui a connu ces derniers temps un boum extraordinaire en France (une augmentation de près de 500% des actes contre les musulmans). Il appelle tous les musulmans à « arracher le Coran des mains des criminels » (p.30).

« Être musulman, c’est surtout être libre »

Pour cela, Bajrafil demande que les musulmans s’emparent de nouveau et d’une manière individuelle de l’interrogation sur le Coran. Il rappelle que l’islam n’admet pas de clergé et que par conséquent chacun est appelé à contribuer à la compréhension du message divin comme ce fut le cas de sa naissance jusqu’au Xe siècle. Pour lui, il n’y a consensus que sur les piliers de l’Islam, « tout le reste est le domaine de la pensée humaine libre, se formant par confrontation de points de vue… » (p.66).

Il explicite les termes soulevés par les terroristes et employés par ceux qui veulent entacher l’Islam en s’appuyant sur sa grande connaissance des textes et de l’histoire. La shari’a est vue comme un ensemble des lois très répressives ? Bajrafil nous explique qu’il n’y a pas de pays qui se rapproche le plus de cette idée que les pays occidentaux, et notamment la France qui a mis en place une sécurité sociale et dont l’État a le souci de la liberté individuelle et subvient aux besoins des plus nécessiteux.

Le djihad est vue comme un appel au meurtre, en particulier de ceux qui ne sont pas musulmans ? Bajrafil rappelle que le « grand djihad » est d’abord une lutte intérieure « contre les pulsions qui nous animent » (p.32).

Lorsque l’État Islamique voudrait imposer la califat comme un modèle préconisé par Dieu, Bajrafil affirme que ce système n’a rien de sacré. Il explique que ce qui est préconisé dans le Coran c’est une organisation dans laquelle règne l’équité et où chacun peut se réaliser sans faire de tort à l’autre.

Le salafisme serait le retour d’une vie conforme à celle du prophète ? Il n’est pour l’imam que « glaciation » et « violence barbare » là où les premiers salafs exigeaient réformes et débats contradictoires.

Pour Bajrafil, l’Islam est conçu dès le départ comme religion d’ouverture et de dialogue avec les autres religions monothéistes. Il rappelle que le prophète a demandé de protéger « les gens du livre » (Chrétiens et Juifs) et qu’il est l’auteur d’une « Constitution de Médine » dans laquelle la liberté religieuse est reconnue aux Musulmans, Juifs et Chrétiens. Face à ceux qui sortent des passages du Coran en prétendant qu’ils demandent de s’attaquer aux Juifs, il rappelle qu’il ne s’agit que d’une tribu juive (qui a trahi le pacte de Médine), à un moment donné et seulement parce qu’il était en guerre contre cette tribu particulière. Les passages du Coran ne sont donc pas contre les Juifs en général, mais contre cette tribu juive (les Banu Qurayza).

L’Islam est compatible avec la laïcité et la République

Dans le contexte d’aujourd’hui, Bajrafil affirme qu’il faut considérer « la foi de l’autre comme égale à la sienne ». C’est ainsi qu’il aboutit à l’idée, souvent mise en cause en France par certains penseurs, que « l’Islam (…) est non seulement compatible avec la laïcité, mais il est laïque par essence : il ne demande à la société que d’offrir aux hommes les conditions de leur épanouissement… » (p.88). Il place la priorité dans la paix sociale, l’égalité et des conditions de vie décentes au sein de la République.

Enfin, Bajrafil met en avant la capacité et la volonté d’adaptation selon les époques et les lieux. Il faut donc comprendre et suivre le dogme mais il faut aussi comprendre le monde dans lequel nous vivons (le deuxième livre que Dieu nous a donné) pour être un bon musulman. Il écrit ainsi : « les fondations ne sont pas pour autant la totalité de la maison. Il y a le reste, la vie, la réalité humaine dans ses multiples dimensions » (p. 26). Cela se résume par cette distinction que tout jeune comorien apprend dès son plus jeune âge, entre la religion et le monde ou la vie (dini/duniya). Ou encore cette pensée de l’Imam al-Shanfii qui dit qu’il n’y a pas de vie sans changement.

C’est donc par ignorance de la religion musulmane que certains incultes se déclarent religieux et entrainent des jeunes dans la folie meurtrière. Face à eux Bajrafil affirme sans ambages : « Il faut être à leur égard d’une fermeté absolue ». La responsabilité première revient aux musulmans de dire à ceux qui tuent au nom de l’Islam « que ce qu’ils font est blasphématoire, négateur de la substance même de la foi… » (p.78).

Ce livre n’est pas seulement un livre sur la religion, sur l’Islam, c’est aussi un hymne à l’amour que Bajrafil voue à une France idéale, à un modèle de société qui protège l’individu en lui accordant toutes sortes de liberté et en veillant à son bien être. C’est en quelque sorte une réponse qu’il apporte à des milliers de jeunes musulmans nés dans ce pays et qui se posent des questions sur ce que doit être leur comportement et leur chemin. Cet amour de la République même idéalisée, même en tant qu’hypothèse et modèle à construire est sans doute une barrière de protection que l’imam pose entre l’État Islamique et les enfants musulmans de France. Il leur dit que face à la barbarie sans nom et sans drapeau (celle de l’État Islamique mais aussi celle des Islamophobes), la République est notre bien commun et il faut la défendre.

Mahmoud Ibrahime

Mohamed Bajrafil, Islam de France, l’an I. Il est temps d’entrer dans le XXIe siècle. Plein Jour, sept. 2015, 147p. 

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