Tribune Libre. Zoubeda est au ciel

par Omar Mirali

 

Ne restez pas à pleurer autour de mon cercueil,

Je ne m’y trouve – je ne dors pas.

Je suis un millier de vents qui soufflent,

Je suis le scintillement du diamant sur la neige,

Je suis la lumière du soleil sur le grain mûr,

Je suis la douce pluie d’automne, je suis l’envol hâtif.

Des oiseaux qui vont commencer leur vol circulaire quand tu t’éveilles dans le calme du matin,

Je suis le prompt essor qui lance vers le ciel où ils tournoient les oiseaux silencieux.

Je suis la douce étoile qui brille la nuit,

Ne restez pas à vous lamenter devant ma tombe, je n’y suis pas : je ne suis pas mort.

Stevenson

 

Devant la difficulté de dire ma douleur, devant l’impossibilité de faire le deuil, un jour sombre où mon cœur s’est froissé, j’ai tenté en vain de retrouver mon sommeil parti. Il est une, deux ou trois heures du matin, je ne sais, je cris, j’écris.

J’écris ma peine et crie mon désarroi. Je pleure son départ, le désespoir qu’il suscite pour ces milliers d’enfants d’oubliés dont la nature promet le plus triste des sorts. Que ne faut il pas craindre dans ce pays aux dirigeants absents où la générosité, l’humanité et l’amour manquent à l’appel ?

Je suis père d’une petite fille née en France de parents hors du besoin. Tout ce que n’a pas connu Zoubeda, elle qui est née aux Comores de parents modestes. Dans ce pays, même la plus bénigne des pathologies peut emporter le plus faible, tant la santé semble accessoire face à l’auto-enrichissement et au pillage. Et que dire de la peine d’un père qui voit périr son enfant dans l’indifférence de ceux qui n’auraient jamais du cesser de le soutenir…C’est là une peine indescriptible, une faute impardonnable. Surtout lorsque l’on sait qu’à la place de Zoubeda, d’autres enfants « bien nés auraient pu être sauvés…

ZoubedaLongtemps, Zoubeda a souffert de problèmes cardiaques sans que les autorités comoriennes aient levé le petit doigt. On nous signale quelques gestes individuels isolés ici ou là, de la part notamment de certains grands rapaces, mais à quoi servent-ils quand on sait que notre État, cette institution morale, bien commun, est resté comme à son accoutumée, muet ?

Les plus petits, ceux contre lesquels les autorités de la nation agissent, dépourvus et altérés à trépas, se sont mobilisés pour sauver, ou du moins essayer de sauver cette petite fille, vieille, très vieille, de deux ans seulement.

Sous le soleil de Mutsamudu, alors qu’elle lutte contre les sarcasmes de la mort, Zoubeda pensa à l’hypocrisie et à l’irresponsabilité de l’homme. Avant de partir, elle aura fait preuve de bravoure, elle qui s’est attachée courageusement à la vie sans jamais vouloir céder. Hélas, la mort a fini par s’imposer en ce jour amère de juillet 2017. Te voilà partie, te voilà immortelle. Ton histoire restera à jamais l’emblème de l’immaturité de nos dirigeants.

Si j’avais été au gouvernement comorien en ce jour, je l’aurais quitté. Quel est le sens de l’action politique quand on laisse un enfant de 2, 4 ou 6 ans périr, alors qu’on a la possibilité de le sauver ? Honte à vous qui prétendez présider au destin de ce pays meurtri, fragilisé et mis à mal.

Mais ce pays est gouverné par des sinistres personnes sans scrupules qui s’accrocheront à leur infâmes privilèges à mesure qu’il leur sera encore possible de sévir. Plus il y aura des sacrifiés, plus ils s’en valoriseront, à croire que leur orgueil n’a d’égal que leurs propres bêtises et inepties.

Zoubeda, ma fille, je t’imagine au paradis traversant les cieux et brandissant le drapeau noir de ces milliers d’individus morts par la faute de l’État. Quand tu croiseras cette sœur, dont le nom gagne à être tu tant son sort fut aussi des plus durs, celle qui, en plein accouchement a du abandonner pour une coupure routinière de courant, formez le groupe des martyrs et allez briser leur sommeil profond. Ne soyez pour eux que cauchemars et dites à ceux, nombreux qui vous suivront, que vous êtes les énièmes victimes d’un système calamiteux incarné par des individus piteux.

Quoi pour sécher mes larmes de père ? Je n’ai d’yeux que pour pleurer en ces moments d’insomnie et de doute. Lorsque par le deuil, les mots, telles les nuages se dispersent, l’on se demande quoi faire pour décrire sa souffrance. Alors on chante, on danse comme pour oublier, écarter ces souvenirs trop présents, trop persistants.

Tout à coup, l’on se souvient qu’en fait, le départ de Zoubeda aurait peut-être pu être évité. À la frontière entre la vie et la mort, elle a d’abord vu l’espoir, quand soudain, la lueur s’est dissipée sous ses yeux d’enfant impuissant et innocent.

Alors pour Zoubeda et pour les autres Zoubeda anonymes ou en devenir, ne restons pas silencieux. Faisons du bruit pour ces innombrables sans voix. Pour ces enfants nôtres disons nos inquiétudes et nos maux. Chassons ces démons qui nous hantent, c’est là une priorité absolue. En attendant, face à ce temps qui coule et amnésique, au milieu de tous ces brouhahas aux confins des tourmentes, dans un monde en pleine turpitude au sein d’un pays qui se cherche, je vous demande de ne pas oublier Zoubeda, symbole malgré elle d’un État mortifère et d’une humanité agonisante.

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