Histoire

40 ans d’indépendance sur fond de crise politique et économique

Ahmed Abdallah, père de la déclaration unilatérale d'indépendance le 6 juillet 1975

Ahmed Abdallah, père de la déclaration unilatérale d’indépendance le 6 juillet 1975

En 1945, le réveil nationaliste des peuples colonisés d’Asie et d’Afrique sonne le glas des empires coloniaux. Par vagues, pendant une vingtaine d’années, dans la paix ou au terme de conflits, naissent de nouveaux Etats en Afrique et en Asie.

Protectorat proclamé en 1886, colonie française rattachée à Madagascar de 1912 à 1946, puis territoire d’outre-mer en 1946, les Comores n’accèdent à l’indépendance qu’en 1975,  mais en étant amputées de l’île de Mayotte.

Said Mohamed Cheik, acteur principal de l’autonomie interne, voyait l’importance de l’indépendance. Il a voulu passer par une phase préparatoire avant d’engager la population comorienne dans une aventure incertaine. La déclaration unilatérale d’indépendance du 6 juillet 1975 par Ahmed Abdallah allait modifier les rapports de force sur l’échiquier franco-comorien.

Le référendum de décembre 1974, auquel 65% des Maorais ont répondu « Non » à la proposition d’indépendance, ne fut pas suffisant pour briser l’unité de l’Archipel. Au sein de la classe politique de l’époque, il y a eu une rivalité entre deux hommes de pouvoir : Ahmed Abdallah et Ali Soilihi. Cette rivalité allait renforcer la fracture avec la France, et par contrecoup, renforcer la crédibilité de Marcel Henry auprès du gouvernement français.

En quarante d’indépendance les Comores ont connu plus de dix sept tentatives de coups d’Etat dont trois ont abouti et ont marqué la vie politique comorienne. Cette instabilité politique illustre le manque de consensus au sein de la classe politique comorienne de ce qu’ils ont comme vision pour le pays. Cette division chronique des politiques comoriens sur la manière de diriger l’archipel alimente de fond en comble le poison du séparatisme. Il faut rappeler que sous la présidence de Taki a eu le coup d’Etat sécessionniste dans l’île d’Anjouan le 3 août 1997, il s’agit comble du paradoxe, de l’île dont est originaire le père de l’indépendance Ahmed Abdallah, premier président de la République comorienne. Pour mettre un terme au séparatisme anjouanais, les accords de Fomboni de 2001 ont institué une présidence tournante. L’esprit de ces accords ne va pas dans le sens d’une nation et un peuple indivisible car pour qu’on soit élu président de l’Union des Comores, il faut qu’on soit originaire de l’île à laquelle revient la tournante. C’est un paradoxe car on se définit Comorien que par rapport à son île et non à une nation. Les politiques comoriens pour assouvir leurs appétits du pouvoir ont installé une présidence tournante qui ressemble au gâteau chinois et ils se servent à tour de rôle ; pour eux c’est la paix retrouvée depuis 2001, mais pour le comorien lambda, rien n’a changé de son quotidien : le manque des soins dans les hôpitaux, les retards de paie pour les agents de l’Etat, et la montée inquiétante du chômage des jeunes ne cessent de se dégrader. Sur le plan économique la situation n’est pas rose, les Comores ont des PNB les plus faibles du monde ; la banque mondiale avance le chiffre de 475 dollars par habitant en 1996 ; une économie micro-insulaire à dominante agricole et vivrière, un secteur touristique qui commence à peine à se développer, une quasi-absence de ressources naturelles accentuent la dépendance des Comores aux aides de la France et des subventions de l’Union européenne, de l’ONU et de la Ligue arabe. Du coup le déficit budgétaire étant en perpétuel accroissement, à l’heure actuelle les caisses de l’Etat sont vides car la corruption est à tous les étages de l’administration et la spirale endémique du non paiement des fonctionnaires va de mal en pis ; et la crise de l’énergie plombe l’activité économique et rend le pays de moins en moins attractif. Les Comoriens souffrent en permanence des délestages à répétition et on ne veut pas privatiser la société de l’énergie car c’est une vache à lait pour tous les dirigeants successifs.

Etre libre oui ! Mais vivre durant quarante ans dans la misère et le désespoir, le Comorien lambda ne l’a jamais souhaité.

Mohamed IBRAHIM MIHIDJAY

Professeur certifié d’histoire-géo à Mayotte

Les Comoriens fêtent 40 ans d’indépendance

Tribune Libre

Par Mahmoud Ibrahime, historien

Le drapeau comorien

Le drapeau comorien

40 ans. Les Comoriens fêtent leurs 40 d’indépendance depuis ce week-end. J’ai écouté et lu jusqu’à la nausée tous les mots de mes compatriotes, histoire d’en tirer une vision globale de cet événement aujourd’hui. Certes les avis divergent. Il y a ceux qui parlent avec un grain de nostalgie du temps de la colonisation. Ceux qui disent : les vieux nous avaient prévenu de ne pas encore prendre cette indépendance. Ceux qui sont prêts à se mettre des chaines aux mains et aux pieds et à appeler l’ancien colonisateur venir développer le pays. Ceux qui disent « tsihaba » (« ce n’est pas rien »). Ceux qui disent que le pays n’a pas encore atteint la maturité nécessaire…

Il y a un dénominateur commun à tout ce que j’ai lu : aucun ou presque ne se sent responsable de la situation actuelle du pays. Qu’on ait 20, 30, 40 ou même 50 ans, aucun Comorien (ou presque) ne se sent responsable de la situation actuelle de son pays. Chacun renvoie la responsabilité à une vague entité, difficilement repérable en réalité : ces salopards d’hommes politiques ! Des extra-terrestres venus d’on ne sait quelle planète aider l’ancienne puissance coloniale à empêcher le développement des Comores par les Comoriens !

Si les hommes politiques seuls développent les pays, ça se saurait !

Cette mauvaise foi va jusqu’à affirmer que l’indépendance est inachevée pour justifier l’immobilisme, le fait que plusieurs générations de Comoriens refusent de prendre en mains leur destin.
Même à 40 ans révolus, certains ne se sentent pas comptables de ce qui arrive au pays. Pourtant parmi eux, il y a des fonctionnaires de l’Etat comorien qui, tous les jours, estiment normal d’aller au bureau juste pour voir les amis et discuter, des professeurs conscients de leurs lacunes mais qui ne cherchent pas à s’améliorer et qui peuvent passer une année scolaire sans lire un seul livre, il y a des chefs d’entreprises qui depuis l’autonomie interne ont profité des différents régimes des « Wana hatru » pour ne jamais payer la douane et autres taxes qui pourraient permettre d’aider à la construction du pays, des étudiants ou anciens étudiants sur lesquels l’Etat comorien a investi depuis la primaire jusqu’au bac et qui sont partis à l’étranger faire des études et qui ne sont jamais revenus rembourser ce qu’ils doivent à la nation. Et même des « Je viens » qui de passage au pays estiment qu’on leur doit tout et inventent mille subterfuges pour ne pas respecter les lois du pays. Je n’oublie pas que parmi eux, il y a aussi ceux qui ne font jamais rien pour le pays, mais qui passent leur temps à critiquer et à dévaloriser ceux qui voudraient faire quelque chose.
Alors mon souhait pour les 40 prochaines années serait que chaque Comorien se sente responsable du destin du pays car il n’y a nulle part des gens qui se cachent (ou un messie) et qui viendraient développer le pays à la place de ses enfants. Que chacun de nous se dise qu’il est peut-être responsable de ce qui est arrivé et qui arrivera dans l’avenir.
Je terminerai par une lueur d’espoir, par cette phrase que j’ai piquée sur le mur facebook d’un jeune comorien parmi les plus actifs du pays, un jeune qui n’a même pas 30 ans (je crois), Toimimou Ibrahim​ : « Rien ne vaut la conquête du destin de nos îles, car tout ce qui en découle est le fruit de nos efforts COLLECTIFS et INDIVIDUELS pour faire honneur ou pas à la nation. »

Viva Komoro !

Sambi et ses acolytes veulent marcher sur la Constitution

Photo officielle du Président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi (2006-2011)

Photo officielle du Président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi (2006-2011)

Il est du devoir de chaque citoyens comoriens de prendre la dimension du contexte actuel qui risque de nous plonger dans une guerre civile. Les ambitions de l’ex-Rais Ahmed Abdallah Sambi inquiètent et divisent le peuple comorien.

Ceux qui veulent coûte que coûte faire revenir Ahmed Abdallah Sambi au pouvoir 2016, à la place d’un Grand- Comorien, s’appuyent sur des interprétations souvent fallacieuses de notre Constitution.

Les juristes qui soutiennent le projet de l’ex-Rais se basent sur les articles 13 et 14, en les tordant dans tous les sens et sans tenir compte de l’esprit véritable de notre Constitution. Ils pensent que la solution est là, dans ces deux articles. Ils contraignent ceux qui ne sont pas juristes d’apporter leurs points de vue par rapport à la question. Personnellement, je pense que la solution n’est pas seulement juridique.

Revenons un peu en arrière pour comprendre le pourquoi nous sommes arrivés jusqu’à inscrire dans la Constitution ce principe de la présidence tournante.

Le 3 août 1997, quand Anjouan décide de proclamer son indépendance de la République Fédérale Islamique des Comores, personne ne sait encore que la décision qui va plonger l’archipel au bord d’une guerre civile qui a failli commencer en Grande-Comore quand les 26 et 27 avril 1999, des jeunes grand-comoriens ont décidé de demander aux Comoriens vivant à Anjouan de plier bagages pour rentrer dans leur île natale. Nous nous rappelons de Sbata de Bangoi Kuni (paix à son âme), de Leza Massulaha et tant d’autres qui étaient à la tête de ce Mouvement. Mais pourquoi ces jeunes se sont soulevés soudainement contre nos compatriotes anjouanais ?

Parce que, lors de la conférence inter-îles tenue à Tananarivo (Madagascar), du 19 au 23 avril 1999 sous l’égide de l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine), actuelle UA (Union Africaine) pour tenter de mettre fin à la crise anjouanaise, seulement les dirigeants de la délégation grande-comorienne et mohélienne ont accepté de signer « l’accord » qui crée l’Union des Comores, un futur Etat doté d’une large autonomie des îles. La délégation anjouanaise, quant à elle, a refusé de signer « cet accord » par peur d’être massacrée par ceux qui les attendaient dans l’île rebelle, tellement les tensions étaient si grandes et très violentes.

Les dirigeants politiques anjouanais qui ont pu manipuler la population anjouanaise ne voulaient aucun contact avec Moroni. Ils n’avaient qu’un souhait : la rupture totale d’Anjouan avec les autres îles (Grande-Comore et Mohéli). Ils ont dissout toutes les organisations syndicales parce qu’elles relient les îles par leurs membres dirigeants. Un acte dénoncé le 25 décembre par la Fondation anjouanaise des Droits de l’Homme (FADH) dans un communiqué. La FADH a même demandé aux chefs séparatistes de revenir sur leur décision. Les tensions étaient rudes. La paix était menacée. Le pays risquait une guerre civile. Du 3 au 5 septembre, Mutsamudu « capitale » d’Anjouan a même connu des combats de rues entre séparatistes.

Le 31 décembre,  Le chef séparatiste Abeid critique l’accord d’Antananarivo, qui, affirme-t-il, risque de faire revenir Anjouan « sous l’autorité de Moroni et des Grands Comoriens ».

Des incidents ont opposé, dans la nuit de lundi à mardi 6 février, des manifestants aux forces de l’ordre sur la route menant de l’aéroport de Ouani à Mutsamudu.

Les irréductibles du mouvement séparatiste Abdallah Mohamed, Bagoulam et Saindou Cheik voulaient par cette action empêcher une délégation de l’OUA de se rendre à Anjouan. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils ne souhaitaient pas négocier afin d’empêcher tout accord qui leur demanderait l’abandon de leur positions séparatistes.

Mais, le 17 février 2001, les délégations des trois îles ont fini accepter les accords de Fomboni qui mettaient fin aux magouilles des séparatistes. L’accord de Fomboni est en réalité le contrepied de l’Accord d’Antananarivo proposé par l’Union Africaine, beaucoup plus clair sur les notions de souveraineté et d’unité nationale.

L’accord de Fomboni a affaibli l’Unité nationale par :

–          Une large autonomie des îles dont on ne dit pas les limites mais qui s’apparente à une quasi-indépendance ;

–          Une Présidence tournante qui consacre l’insularité au-dessus de la nation, chose voulue et très attendue par nos compatriotes anjouanais et mohéliens.

–          La multiplication des administrations et des superstructures.

Pourquoi avions-nous adopté cette Constitution à présidente tournante ?

Cette Constitution a été adoptée parce que Anjouanais et Mohéliens se disaient victimes de l’ancienne Constitution qui, selon eux, favorisait les grands-comorien pour le poste du Président de la République. Ils ont soulevé ce mouvement séparatiste quand ils ont constaté que lors des élections de 1996 qui ont amené Mohamed Taki Abdoulkarim au pouvoir, à Anjouan, trois grands comoriens étaient en tête alors qu’il y avait des candidats anjouanais dans la course.

Avant même les élections de 1996, en 1995, après la déportation du Président Saïd Mohamed Djohar à la Réunion, à Marseille se réunissaient les candidats aux élections et là, on leur a  présenté une pétition rédigée par l’OPIA (Organisation Pour les Intérêts d’Anjouan) dont Commandant Ahmed était le chef, signée par 6000 anjouanais, qui demandaient le détachement d’Anjouan de Moroni.

Donc voyez-vous, tous ces troubles qui ont failli coûter l’unité et l’intégrité territoriale de notre pays sont oubliés parce qu’on veut soutenir quelqu’un qui veut le pouvoir quel que soit le prix à payer pour la paix civile. Nous ne pouvons pas oublier ce passé récent. Nous aimons la paix chez nous. Et s’il faut mettre en prison ceux qui risquent de faire plonger notre pays dans une guerre sans précédente, il ne faut surtout pas hésiter à les mettre en prison.

Sambi peut, s’il le veut, être un candidat vice-président, mais sûrement pas le candidat président. Il attendra le tour d’Anjouan. Comme Azali Assoumani, dont je ne partage pas les idées, a attendu dix ans.

Abdourahim Bacari (Papadjo)

Hamada Madi Boléro. Au service des Comores. T.2. La Renaissance

Couverture Au service des Comores 2. Hamada Madi Boléro

Hamada Madi Bolero, Au service des Comores. Tome 2. La Renaissance.

Le Directeur de cabinet du chef de l’État comorien, chargé de la Défense, Hamada Madi Boléro vient de sortir aux Éditions Coelacanthe le tome 2 de ses mémoires. Il y aborde la période des négociations avec les séparatistes anjouanais, négociations qui ont abouti à la Constitution de 2001 et à la Renaissance de l’État comorien.

Après des années d’incertitudes politiques et institutionnelles, l’accord de Fomboni est signé le 17 février 2001. Il donne l’espoir de mettre un terme au séparatisme anjouanais qui a mis en danger l’existence même des Comores en tant qu’état-nation.

Afin de consolider le processus de réconciliation nationale, une refonte totale du système politique est lancée. Elle aboutit le 23 décembre 2001 à l’adoption par référendum d’une nouvelle constitution. Elle instaure une présidence tournante et accorde une large autonomie aux îles de l’archipel. La République fédérale islamique des Comores devient l’Union des Comores.

Le tome 2 d’Au service des Comores couvre toute cette période d’organisation des nouvelles institutions. Hamada Madi Boléro prend la tête du gouvernement d’Union nationale de transition en attendant l’élection du premier Président de l’Union nationale. Elle amène au pouvoir, cette fois par les urnes, Azali Assoumani le 26 mai 2002. Ce nouvel ordre n’est pas sans créer de nombreux conflits de compétences, de personnes, et une situation de blocage institutionnel. Etape par étape, le déroulement des opérations ainsi que les tentatives de déstabilisation menées de part et d’autre sont expliqués.

Successivement Conseiller spécial chargé de la sécurité, puis Ministre de la Défense et de la Sûreté du territoire sous Azali, Boléro nous rapporte ses actions à la tête de ces postes à hautes responsabilités, mais aussi son rôle dans le développement économique et la lutte contre la pauvreté aux Comores. Il revient ainsi sur sa participation à la Conférence des donateurs pour la relance économique et à la Conférence des donateurs à l’Ile Maurice, dévoilant dans le détail les stratégies, les objectifs et les réalisations.

L’ouvrage nous fait enfin pénétrer dans les coulisses des élections législatives de l’Union et des îles autonomes de 2004. Après sa défaite, Boléro devient Président-directeur général de l’Office de la Radio et de la Télévision des Comores (ORTC). Il met en place ce nouvel organe et inaugure officiellement la Télévision Nationale des Comores, qui diffuse ses premières émissions en 2006.

Au total, ce sont cinq années d’histoire politique comorienne qui sont passées au crible. L’occasion de revenir sur l’affaire COMORETEL, la mort suspecte de Mohamed Taki Abdoulkarim et l’approche du Président Azali sur l’épineuse question de Mayotte.

La Constitution de l’Union des Comores stipulant que l’île d’origine du président doit changer tous les quatre ans, le 26 mai 2006, le président Azali laisse sa place à un président issu de l’île d’Anjouan. C’est Ahmed Abdallah Sambi qui remporte les élections. Celui-là même qui fera l’objet du tome 3 des mémoires d’Hamada Madi Boléro.

Laurence Mennecart

La consultation du 22 décembre 1974

La consultation du 22 décembre 1974

Mahmoud Ibrahime

Mahmoud Ibrahime

Le 22 décembre 1974, les Comoriens sont appelés aux urnes. Ils doivent dire s’ils veulent que leur pays devienne indépendant ou pas. Ils ont répondu à près de 95% « oui » à l’indépendance. Mais la suite donnée par la puissance colonisatrice, la France, ne fut pas celle qu’ils attendaient.

La consultation du 22 décembre 1974 est la conséquence de deux autres événements importants dans l’histoire récente des Comores : la visite du Premier Ministre français, Pierre Messmer, aux Comores du 29 janvier au 1er février 1972 et les « Accords du 15 juin 1973 ».

Lors de la visite de Messmer, le Président du Conseil de Gouvernement, le Prince Said Ibrahim, avait réussi a maintenir un consensus qui avait cours pendant toute l’autonomie interne : l’idée qu’aucun homme politique (et aucun parti officiel) ne pouvait prononcer le mot « indépendance ». Mais la rue, notamment les militants du Parti Socialiste des Comores (PASOCO) n’ont pas suivi la consigne et ont accueilli le Premier Ministre français aux cris de « Mkolo Nalawe » (« Dégage le colon ! »). Vexé, le Premier Ministre français a formulé dans ses discours à Moroni et à Dzaoudzi une menace claire : si les Comoriens réclament l’indépendance, la France organisera un référendum dans lequel chaque île se prononcera sur l’indépendance. Cela signifiait que le gouvernement français n’hésiterait pas à casser l’unité de la nation comorienne. Ce passage du Premier Ministre français et ses menaces ont eu plusieurs conséquences. À la suite de cette visite, pour la première fois, un parti officiel et représenté à la Chambre des Députés, le Rassemblement Démocratique du Peuple Comorien (RDPC) de Mouzaoir Abdallah réclame l’indépendance des Comores dans une déclaration le 2 mars, il est suivi le 19 mars par le Parti Social-Démocrate des Comores.

Malheureusement, le Président du Conseil de gouvernement, Saïd Ibrahim est resté attaché à l’idée qu’il ne fallait pas prendre l’indépendance avant d’avoir obtenu certains avantages économiques. Cela provoque la rupture des jeunes du RDPC qui lui étaient jusque-là attachés. Ils s’allient avec le Parti Vert et Ahmed Abdallah pour le renverser en juin 1972. Après l’interim du Prince Said Mohamed Jaffar, Ahmed Abdallah est désigné par la Chambre des Députés comme Président du Conseil de Gouvernement en décembre 1972 avec comme mission de négocier l’indépendance dans « l’amitié et la coopération avec la France »

Dès juin 1973, Ahmed Abdallah signe avec le gouvernement français les « Accords du 15 juin 1973 ». Le point 1 de ces accords prévoit une consultation des Comoriens en vue de son indépendance.

Après les élections présidentielles françaises pendant lesquelles Ahmed Abdallah a apporté quasiment tous les suffrages des Comoriens à V. Giscard d’Estaing contre F. Mitterrand, Giscard décide de tenir sa promesse envers Abdallah et donc prépare une loi sur la consultation des Comoriens. Cette loi est déposée à l’Assemblée nationale en octobre 1974. Elle est discutée au Parlement français pendant près de deux mois et devient la loi du 23 novembre 1974 qui prévoit « la consultation des populations comoriennes ».

Au vue de la situation actuelle, les Comoriens ont tendance à ne retenir dans cette loi que le mot « populations » mis au pluriel. On y voit déjà l’annonce de la partition maoraise. Mais, ce mot n’a eu aucune conséquence sur le vote ou sur les décisions prises par la suite.

Personne n’évoque par exemple le fait qu’un député de droite a introduit un amendement pour que les résultats soient pris en compte île par île et que cet amendement a été rejeté. Il est donc indiqué dès le départ que le résultat de la consultation sera pris en compte d’une manière globale, même si les sénateurs ont pu obtenir un classement « île par île ». C’est d’ailleurs ce qu’a fait le gouvernement français au lendemain du vote en donnant un résultat global d’environ 95% de « Oui ».

Mais, là dessus aussi, nous avons tendance à oublier qu’il y a une grande différence entre une consultation et un référendum. Ce sont deux notions qui renvoient à des conséquences juridiques complètement différentes. Lorsqu’on fait un référendum, le résultat devient automatiquement une décision juridique. Par exemple lorsqu’on fait un référendum sur une constitution, si le peuple répond « oui », la constitution est automatiquement adoptée comme nouvelle constitution du pays. Mais lorsqu’on consulte un peuple, cela veut dire qu’on lui demande son avis, mais après le vote, on peut faire ce qu’on veut. C’est ce qui s’est passé après la consultation du 22 décembre 1974. La France a demandé aux Comoriens s’ils voulaient leur indépendance. Elle a noté qu’à 95% les Comoriens voulaient cette indépendance, mais elle a choisi de faire autrement.

Cet « autrement » est explicité dans la loi du 3 juillet 1975 dans laquelle la France demande l’élaboration d’une constitution qui devait être adoptée île par île, laissant entendre que l’île qui n’adopterait pas cette constitution ne deviendrait pas indépendante. La menace de Pierre Messmer allait devenir une réalité. C’est cette nouvelle mesure qu’Ahmed Abdallah a ressenti comme une trahison et une humiliation et qui le pousse à faire une déclaration unilatérale d’indépendance trois jours plus tard.

Cette différenciation entre « référendum » et « consultation » est importante dans la lutte pour l’unité et l’intégrité des Comores car on voit de plus en plus les milieux « pro Mayotte française » proclamer que les Comoriens ont eu le choix et les Maorais ont choisi par « référendum » en 1974 de rester Français. C’est une manière de nier la responsabilité de l’Etat colonial sur la situation actuelle. Or le format de la consultation fait que les Maorais n’ont en réalité rien choisi. C’est l’Etat français qui a décidé pour eux, d’abord par la loi du 3 juillet et ensuite et surtout dès le 9 juillet 1975, en déclarant à la fin du Conseil des Ministre que la France acceptait la déclaration d’indépendance de la Grande-Comore, d’Anjouan et de Mohéli mais que Mayotte restait française. Pour moi, c’est à ce moment précis que la partition de Mayotte est devenue une réalité. Les événements qui ont suivi ont été des tentatives pour retrouver cette unité perdue le 9 juillet.

Mahmoud Ibrahime

Présentation faite lors du diner-gala du collectif Uhuru Komori

Le 20 décembre 2014

Le 3 août 1975 : un coup d’Etat pour l’unité et la démocratie

 

Le 3 août 1975 : un coup d’État pour l’unité et la démocratie

 

Ali Soilihi Mtsachiwa, révolutionnaire comorien

Ali Soilihi Mtsachiwa (1937-1978), révolutionnaire comorien, chef d’État de 1976 à 1978.

Le 3 août 1975, moins d’un mois après la déclaration unilatérale d’indépendance des Comores, les leaders de l’opposition comorienne, regroupés au sein du Front National Uni (FNU) s’emparent du pouvoir par les armes et mettent fin à la présidence d’Ahmed Abdallah qui était alors à Anjouan.

Si l’on en croit les principaux acteurs, Ali Soilihi, à la tête d’une dizaine ou d’une vingtaine de militants a pris le contrôle de la caserne de la Garde des Comores à Moroni avec l’accord de son commandant. Le coup d’État aurait été accompli avec « deux voitures R4, quatre fusils de chasse et cinq pistolets » selon Ali Soilihi. La prise de pouvoir se poursuit les jours suivants par le ralliement de l’île de Mohéli le 7 août. Mais des négociations directes à Mayotte n’aboutissent pas au retour de l’île dans le giron comorien. À la Grande-Comore, c’est Ali Soilihi lui-même qui se rend dans le Hamahame avec 12 hommes pour mettre fin à la rébellion takiste, le 2 septembre. Bob Denard arrive dans le pays en septembre et il est chargé, le 21 septembre, d’aller à Anjouan pour capturer Ahmed Abdallah. Après cela, l’île d’Anjouan se rallie au nouveau régime.

Le coup d’État du 3 août 1975 est la conséquence directe de la manière dont l’indépendance des Comores a été préparée depuis 1972 et du mode opératoire qui a finalement prévalu : la déclaration unilatérale.

Il faut d’abord noter que jusqu’à aujourd’hui, aucune étude sérieuse n’a été menée par les historiens sur ce putsch et qu’on se contente souvent soit des explications des acteurs (particulièrement Ali Soilihi) ou des opposants (essentiellement l’ASEC et les chefs du parti Udzima qui avaient besoin de justifier le coup d’État qu’ils ont eux-mêmes commis en 1978).

« Le 3 août » est souvent perçu comme le coup d’État d’Ali Soilihi car c’est lui qui a incarné par la suite la révolution comorienne, par ses actions sur le terrain et ses discours à la radio. Mais, il s’agit d’un raccourci qui n’est pas conforme à la vérité historique. Ce coup d’État a été mené par l’ensemble de l’opposition au pouvoir d’Ahmed Abdallah. En grande majorité, ce sont de jeunes des grandes villes, souvent issus de la notabilité qui est alors au pouvoir depuis le début de l’autonomie interne et mieux formés que leurs prédécesseurs. Ils se sont opposés aux « Accords du 15 juin 1973 », conclus entre l’exécutif français (représenté par B. Stasi, secrétaire d’État aux DOM-TOM) et Ahmed Abdallah (président du Conseil de Gouvernement). Ces accords prévoyaient qu’après l’indépendance tous les pouvoirs seraient entre les mains d’Ahmed Abdallah et du parti vert. Or, l’opposition avait subi les excès de pouvoir des dirigeants du « parti vert » depuis le début de l’autonomie interne (1961) et savait que dans le cadre d’un État indépendant, ces excès qui étaient encore contrôlés par l’État colonial pouvaient se transformer en dictature. A ce propos, elle avait vu juste puisqu’après la restauration, le « parti vert » a mis en place une dictature soutenue par les mercenaires de Bob Denard, payés par le régime de l’Apartheid, de 1978 à 1989.

L’autre danger, soulevé depuis 1958 avec la décision de procéder au transfert du chef lieu de Dzaoudzi (Mayotte) à Moroni (Grande-Comore) était la possible sécession de l’île de Mayotte, dont les habitants avaient subi des vexations pendant toute l’autonomie interne et dont les dirigeants politiques avaient clairement exprimé, pour le moins, leur méfiance envers Ahmed Abdallah. Le Mouvement populaire Mahorais (MPM) avait d’ailleurs rejoint l’opposition pour trouver une « solution comorienne » et éviter la dictature et la sécession.

C’est donc toute l’opposition à Ahmed Abdallah, regroupée au sein du Front National Uni (FNU) qui prépare et  accomplit le putsch du 3 août 1975. Il est probable qu’Ali Soilihi n’a pas eu le rôle le plus important pendant ce putsch, au cours duquel des personnalités comme Abbas Djoussouf, Saïd Bakar Tourqui ou Naçr-Eddine Saïd Ibrahim… se sont illustrées. Malgré ce qu’on peut lire ici et là, souvent repris des slogans de l’ASEC, ce putsch n’a pas pour objectif de donner le pouvoir à Ali Soilihi. Au lendemain du coup d’État, le pouvoir est donné provisoirement au prince Saïd Mohamed Djaffar et de Paris, le prince Saïd Ibrahim se déclare solidaire des putschistes et prêt à assumer le pouvoir.

Prince Saïd Ibrahim (1911-1975), président du Conseil de Gouvernement de 1972 à 1975.

Prince Saïd Ibrahim (1911-1975), président du Conseil de Gouvernement de 1972 à 1975.

Saïd Ibrahim est en fait attendu par la grande majorité de l’opposition pour incarner le nouveau pouvoir. Depuis qu’il a été évincé par une motion de censure menée par Ahmed Abdallah et le parti vert, il cherche les moyens de revenir aux affaires et il travaille ses réseaux en France (c’est un gaulliste véritable et il a été député des Comores à l’Assemblée nationale française). C’est sans doute lui qui met en relation Ali Soilihi, Saïd Bakar Tourqui et Marcel Henry avec certains réseaux français qui vont appuyer ce coup d’État. Il symbolise alors l’unité du pays. Il est soutenu par un parti (UMMA), il peut compter sur le soutien de toute la nébuleuse autour d’Ali Soilihi et son parti (MRANDA) car le révolutionnaire comorien a un profond respect pour cet homme. Mais l’avantage du Prince sur Ahmed Abdallah, c’est qu’il a toujours eu des relations très cordiales avec les Maorais et leurs dirigeants. Après la mort de Saïd Mohamed Cheikh (1970), il a su leur parler et leur faire oublier, pour un moment, les vexations subies. Le MPM, intégré dans l’opposition à Ahmed Abdallah se dit prêt à travailler pour un État comorien dans l’indépendance si Saïd Ibrahim est au pouvoir.

Or, n’en déplaise à ceux qui disent que le coup d’État du 3 août 1975 a provoqué le départ de Mayotte, dès le 9 juillet 1975, trois jours après l’indépendance, Mayotte ne fait plus partie de l’Etat comorien. Le gouvernement français a accepté l’indépendance des Comores formé de trois îles, mais a affirmé que Mayotte restait française. Du coup, le MPM refuse de participer à l’élaboration d’une nouvelle constitution et confirme que Mayotte demeure française. La rupture est faite entre Mayotte et « l’Etat Abdallah » dès ce 9 juillet.

Donc, que l’on croit ou non à la sincérité des putschistes, les objectifs du coup d’État sont clairement affichés : empêcher Ahmed Abdallah de s’emparer de tous les pouvoirs et rétablir l’unité de l’État comorien, en permettant aux Maorais de retrouver leur place dans un État fédéral avec une autonomie large accordée aux îles.

Malheureusement, Saïd Ibrahim décéda sur le chemin du retour en décembre 1975 et le MPM avait ressérré les liens entre Mayotte et la France, contrairement aux engagements pris avant le putsch. Sans parler du fait que les jeunes notables et bourgeois qui avaient fait le coup d’État pensaient pouvoir user des honneurs et des prérogatives de l’État exactement comme ceux qu’ils venaient de renverser. Or, à la sortie de la colonisation, les changements étaient nécessaires, ne serait-ce que du point de vue économique. Ali Soilihi et quelques leaders l’avaient compris, ce sont ceux-là qui allaient transformer « le 3 août » en un geste révolutionnaire, en prenant le pouvoir en janvier 1976, cette fois par une élection régulière.

Mahmoud Ibrahime

Zoubert Adinani est décédé

Zoubert Adinani est décédé

Zoubert Adinani (photo©Mayotte 1ere)

Zoubert Adinani (photo©Mayotte 1ere)

Après l’enterrement en avril dernier de Zena Meresse, avec Zoubert Adinane, c’est une autre grande figure de l’histoire comorienne en général et de l’histoire de Mayotte en particulier, qui a disparu ce 21 juillet 2014, à la Réunion, des suites d’une longue maladie. Il a été de ceux qui se sont opposés à l’indépendance comorienne et ont lutté avec le Mouvement Populaire Mahorais (MPM) pour le rattachement de Mayotte à la France.

Zoubert Adinani était à la fois huissier, homme politique et dignitaire religieux. Il était né en juin 1939 à Tsingoni. Son père, le shayh Adinani dont les ancêtres venaient d’Anjouan, était cadi et paysan.

Le fils avait suivi la voie du père et était devenu huissier de justice. En 1962, le pouvoir local l’affecte à Anjouan et l’année suivante, il rejoint le MPM, contre le gouvernement de Saïd Mohamed Cheikh et pour s’opposer à une indépendance comorienne qui paraissait inéluctable.

Il a été élu pour la première fois à la Chambre des Députés des Comores en août 1967 sur la liste du MPM, en compagnie de Marcel Henry, Younoussa Bamana et Abdallah Houmadi. Il sera régulièrement réélu (en 1971 et en décembre 1972) jusqu’à l’indépendance des Comores. Comme les autres élus de Mayotte, il sera absent de la Chambre des Députés le 6 juillet 1975, lors de la proclamation unilatérale d’indépendance.

En 1977, il est élu Maire de Tsingoni, poste qu’il occupa jusqu’en 1995. Après l’explosion du MPM, il devient le président du Mouvement Départementaliste Mahorais (MDM) qui se rapproche du Nouveau Centre en France. 

Exerçant son pouvoir de notable, c’est lui qui après les élections de 2008, sans être élu, négocie avec tous les partis présents au Conseil Général de Mayotte et trouve une majorité (la fameuse majorité « macédoine » allant du PS à l’UMP) à Ahamed Attoumani Douchina (UMP), majorité qui tint, au détriment du PS, jusqu’en 2011.

C’est pendant cette période qu’il fut désigné président du Conseil Régional du Culte Musulman. Mais, candidat aux sénatoriales de septembre 2004, il n’obtint que 16 voix (4,75% des suffrages).

C’est donc un homme qui reflète l’histoire récente des Comores qui est parti hier vers sa dernière demeure.

Mahmoud Ibrahime