Livres

Nouvelle du silence

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43 pages.  Juste 43 petites pages. Pas assez. Mais 43 pages de pure merveille valent mieux qu’une centaine de pages de gageure.  J’ai lu et relu sans m’en lasser Le silence de l’être aimé avec un sentiment d’inachevé. Pourquoi ne pas avoir davantage étoffé la narration? Cette narration si envoûtante, si bien présentée…Pourquoi prend elle fin avant l’aise? Rarement un livre ne m’a paru si traître. Celui-ci est de nature à vous embarquer dans son univers et s’achever au moment où vous vous attendez le moins, c’est à dire lorsque vous vibrez sans vous en détacher, au rythme des événements relatés. Pourvu qu’un deuxième tome vienne compléter cette première série de nouvelles et nous offrir la première saga littéraire comorienne.

Impressionnant. Époustouflant. Tels sont les deux vocables qui me sont venus après la lecture complète de ce livre de Paul Maro. Il est d’une finesse telle que les mots, puissants et simples, semblent se présenter en image au fil des pages pour vous faire rêver, vous lecteurs, au même titre que Jean, ce grand rêveur et personnage principal du livre.

Un livre, deux mystères. Son principal mystère est sans doute son auteur lui même. Qui est il? Personne ne sait. On ne sait rien de lui si ce n’est, d’après la biographie présentée en quatrième de couverture, que Paul Maro a la vingtaine, est né aux Comores et vit en France. Finalement, n’importe qui pourrait être Paul Maro. Vous comme moi. Peut être est il simplement avec ou parmi nous. Oh Paul! Ta plume si enchantée ne peut demeurer dans les ténèbres de l’ignorance. Dévoile-toi. Fais toi connaître au grand jour. Tu viens de signer l’un des meilleurs livres qui soient publiés parmi les auteurs comoriens. Dans l’art de l’autobiographie, puisque ton livre en est bien un (emploi systématique du « je» et autres indices…), vous êtes deux ou rares à atteindre pareil niveau. Salim Hatubou nous a légué Marâtre et vous nous offrez gracieusement Le silence de l’être aimé. Deux livres, deux univers, deux coïncidence. Un style d’écriture plaisant, une histoire complexe sur fond de scandale familial.

Quelle est donc cette histoire? Elle n’est pas seulement énorme par la force du lexique adopté. Elle l’est aussi par sa sévérité et surtout, par le message qu’elle envoie à travers elle. Celui de rompre avec certaines perversions qui bordent les mentalités de certains Comoriens, celui de mettre tout le monde sur le même pied d’égalité, grands, petits, hommes et femmes. L’image employée est celle d’un jeune homme dont la famille peu sympathique  maltraitait. Alors que, pris de désespoir, Jean pensait au trépas (page 41), une force venant de nulle part et l’amour d’une femme décriée sont venus le délivrer.

Mystérieux est ce livre parce qu’il dit tout sans rien dire à la fois. Tantôt, l’on croit faire face à un livre impudique malgré la timidité de son titre, tantôt l’auteur donne l’impression d’hésiter à se dévoiler ou de vouloir occulter des vérités difficiles. Et pourtant, au final, toute l’histoire nous est révélée, un peu comme si Jean nous était familier, un peu comme si l’on ressentait les véritables effets des galères de Jean. Le silence de l’être aimé, comme rapporté  à la page 9, est un livre qu’on le lit les yeux fermés. C’est à dire avec les yeux du cerveau et la force de l’âme. Car pour le comprendre, il faut toute une maturité intellectuelle et beaucoup d’émotions. Un livre, une sincérité. La littérature comorienne se souviendra longtemps de Paul Maro et de ses histoires à dormir debout.

Paul Maro, Le silence de l’être aimé, Éditions Coelacanthe, Paris, 2016, 43 pages.

Mohamed Ahamada Mohamed (Viloro).

 

La Constitution comorienne sous examen

Rafsa_couvRafsandjani Mohamed est un des juristes les plus rigoureux des Comores. Il travaille dans la discrétion et le sérieux. Son livre, La Constitution des Comores expliquée et commentée article par article (Editions Coelacanthe, avril 2016) n’est donc une surprise pour aucun de ses amis. C’est l’aboutissement d’un projet auquel il tenait à coeur : une étude quasi exhaustive de la Constitution comorienne de 2001.

Cette constitution a été conçue dès le départ comme un remède à la crise séparatiste qui a débuté à Anjouan en 1997 et elle a instauré l’Union des Comores. Le moins que l’on puisse dire c’est que cette constitution a donné une certaine stabilité à l’Etat comorien, même si, à chaque occasion, certains de ses principes sont en cause dans les débats. Mais, depuis 2001, elle a même convaincu les plus réticents à son adoption.

Rafsandjani Mohamed a eu la très bonne idée, en cette période d’élections de décortiquer article par article cette constitution. Au fil de la lecture, le passionné des débats politiques voit apparaitre peu à peu les éléments des grands débats qui ont opposé les Comoriens ces derniers temps.

Il en est ainsi du débat sur « la tournante » et l’article 13 que l’auteur explicite longuement aux pages  68/74. De même Rafsandjani Mohamed est le premier juriste à s’être interroger sur la possibilité que le président élu ne soit pas élu par une majorité de Comoriens puisqu’il y a trois candidats à la phase finale de la présidentielle. C’est le cas aujourd’hui et il est sans aucun doute que cela fragilisera le prochain président.

Aux pages 52/53, comme s’il faisait une réponse à une erreur récente d’un de ses collègues juriste, l’auteur affirme : « pour la première fois de l’histoire du pays, le Président est, seul, chef du gouvernement (…) C’est le Président, unique tête de l’exécutif, qui est chef du gouvernement ». Il montre que l’absence de premier ministre élimine le bicéphalisme entre le Président et son Premier Ministre dans les Constitution précédente. Le Président est aussi chef de gouvernement et n’a plus le statut d’arbitre. Pourtant, c’est ce que tente d’incarner le Président Ikililou pendant ces derniers mois, surtout eu égard aux élections qui viennent de se dérouler.

C’est un plaisir de lire Rafsandjani Mohamed. Au fur et à mesure de ses explications, il révèle sa grande culture de l’histoire constitutionnelle des Comores. Et il ne manque pas d’agrémenter ses commentaires par des références aux arrêts de la Cour constitutionnelle, ce qui donne parfois l’impression de revivre les grandes batailles politiques de ces derniers mois.

Mahmoud Ibrahime

Ghizza de Faïza Soulé. Une quête intimiste

Livre

Ghizza de Faïza Soulé. Une quête intimiste

 

Couv_ghizza1Ghizza est un roman aux accents de journal intime. Il débute sur un compte à rebours devant aboutir à la réappropriation d’une identité perdue, au sens propre comme au sens figuré. Il met en scène les divagations de l’âme d’une narratrice exclusivement absente de sa propre existence et pourtant ou par conséquent, totalement pleine dans sa tête où ses idées bourdonnent sans cesse. Elle broie du noir.

A travers une plume logorrhéique, Faïza Soulé Youssouf retrace le soliloque d’une narratrice qui se débat, dans sa tête, contre les fantômes d’une histoire personnelle à écrire.

Le récit de cette jeune femme se nommant elle-même « La sans-nom » entraîne le lecteur dans une intimité faite d’interrogations, de sensations, de perceptions et d’angoisses. Au fil des pages, il suit la quête identitaire de cette narratrice qui, happée par une amnésie passagère, demeure une âme en peine, aussi errante et paradoxalement figée que les morts qu’elle visite sans cesse dans les cimetières.

L’intimité d’une voix

Dans cette traversée du néant, l’auteure propose une autre façon de décrire en contexte comorien francophone. En effet, cette plongée dans les tréfonds des doutes d’une narratrice qui prend pleinement possession de sa narration mène à la rencontre de personnages plastiques cloisonnés dans une posture ou une autre, renouvelant les ambivalences des êtres. Et par des effets de miroirs opposés, l’auteure nous offre une scène de désamour ultime, brillamment orchestrée en déroulant sous nos yeux, l’un des face à face les plus remarquables et les plus violents entre une mère et sa fille.

Besoin de se dire sans se dévoiler, conserver le mystère et la féminité comme duo indissociable, la trame de cette apparente semi-fiction questionne le lecteur, mais davantage la narratrice elle-même. En effet, dans sa quête vers une harmonisation de ses deux mondes, la voix « sans nom », construit une trajectoire qui la mène à sa propre rencontre. Pour le lecteur, le mystère de la nuit est maintenu, celui du personnage aussi. Il n’a nulle place dans l’intimité de cette voix, encore moins dans sa vie. Or Ghizza propose un cheminement dans l’intimité fragile d’une narratrice qui se sent étouffée. Le roman ne raconte pas une histoire. Il ne s’agit pas du récit d’une vie, ni des réalités d’un personnage, mais bien d’une intrusion, d’une immersion dans les perceptions et les sentiments d’une voix, monocorde et souvent discordante.

 

Une réappropriation du corps

Le lecteur n’apprendra rien de plus, rien de moins que les pérégrinations mentales d’une voix qui file le long des pages sans se soucier de qui elle charrie sur son passage. L’œuvre se profile ainsi en une sorte de « déclamation instinctive » (Ntsindami Sadani, « Youhou les poètes » in Nouvelles écritures comoriennes, Komédit) d’une liberté à disputer. A qui ? A conquérir, comment ? Au lecteur de se faire son idée. Une chose est claire, cette liberté de l’être passe en premier lieu, selon cette voix « sans nom », par la réappropriation du corps. Conquérir son corps par la certitude de la toute possession, c’est conquérir la coque dans laquelle la voix pourra se poser et former le tout manquant à cette narratrice de pensées. Ainsi, celle-ci emprunte un topos féminin de la quête du sens par la quête du soi : s’offrir à un inconnu pour se réapproprier son propre corps. Maintes jeunes femmes ont hurlé face à l’impossibilité de vivre pleinement un amour interdit « Si je ne peux m’unir à toi, alors je t’offre mon corps et ce que j’ai de plus précieux, cet hymen tant convoité », ou encore face à la certitude du mariage forcé « Je donnerai mon corps au premier venu, mon corps m’appartient ». A ce sujet, cette voix ne fait pas figure d’exception. Au contraire, elle met à exécution un projet qui souvent, reste à l’état d’expression de la colère. Ici, la narratrice conditionne chaque fait à la réalisation de cet acte de dépucelage à venir. Il sonne même le début de sa quête. Après s’être offerte sur la plage, nul interdit ne peut plus être transgressé. Car cet acte se veut l’apothéose de la scène érotique tant racontée par d’autres auteures comme Zoé Valdès dans Le néant quotidien (Actes Sud) ou mieux encore et sans équivoque par Françoise Rey, La femme de papier (. Les femmes permettent d’accéder à la description du plaisir charnel à l’état brut. Cependant cette entrée en matière de Faïza Soulé Youssouf ne nivelle pas  le plaisir ce qui rompt la sensualité recherchée. Le raccord de ces deux corps, deux inconnus, deux sexes qui se touchent, deux langues qui se cherchent et la communion fortuite de tout cet ensemble laisse quelque peu dubitatif. Scène réelle ou fantasme, ce coït-dépucelage au bord de la mer, sur une plage déserte, sous le soleil couchant, avec un Apollon aux gestes si précis qu’ils provoquent l’orgasme, a toutes les allures d’un cliché carte postale, sorti d’un film.

 

L’écriture du « Je »

Cette écriture du monologue intérieur plait ou non. Pour les amateurs de récit, d’histoires et de péripéties, la lecture de Ghizza pourra laisser sur leur faim, l’estomac, et même l’esprit. En effet, la grande question est « Dans quel intérêt ? » Pourquoi ce monologue et quel était le but ? Aux plus partisans d’un art ou d’une littérature qui a du sens, refermez le livre et passer votre chemin. Nous recherchons une universalité dans les mots et espérons rencontrer, au détour d’une œuvre, des personnages qui nous parlent car ils nous ressemblent. Ce n’est pas le cas ici, loin s’en faut. Et cette voix qui soliloque répondrait comme elle le fait si bien « Je n’en n’ai cure ». Et il est vrai qu’elle n’en a cure car si universalité du sens il y a, ou bien si texte il y a, ce n’est que dans la conception individuelle de l’écriture en tant que thérapie. Par le récit de soi, Nathalie Sarraute le disait très bien « Tu veux évoquer tes souvenirs. » (Enfance, Gallimard) ; Rousseau l’écrivait «  Je fais une œuvre qui n’eut jamais d’exemple… » (Les confessions) car l’écriture du « je » est une thérapie unique et individuelle. L’écriture permet de guérir et si cette voix ne s’arrête pas sur l’opinion du lecteur, c’est qu’à travers son soliloque lancinant par ses retours frénétiques, elle procède à sa propre cure.

Et en ce sens, le texte marque une certaine nouveauté dans l’espace littéraire comorien. En effet, la plupart des œuvres constituant la littérature comorienne d’expression française mettent une pointe d’honneur à construire un cadre, à affirmer et revendiquer le lieu source. Celui-ci est généralement, l’archipel des Comores. Ici, pas de décor, pas de description mais un étiquetage : une chambre, une maison, une bonne, un homme riche de quinze ans son aîné conduisant une petite voiture bleue. Pas de contexte : un lieu identifié par touches, sans nom lui aussi « Je vois aussi des petits en haillons, le ventre ballonné, mais qui s’amusent malgré tout » (p.126), une île, une medina, des cimetières. Le tout s’apparenterait à Moroni, capitale où vit l’auteure. Mais alors, il s’agirait d’une Moroni camouflée sous de multiples voiles afin de pouvoir être niée si découverte. Deux sociétés se fondent dans l’imaginaire de cette voix sans nom.

 

Une quête inachevée

Pour ma part, en tant que lectrice, si cette œuvre n’a pas honoré mon horizon d’attente, elle a du moins éveiller ma curiosité littéraire en questionnant le genre, le style et l’effet.

Comme dans la majorité des œuvres de la littérature comorienne francophone, la quête reste inachevée. Malgré toutes ses aspirations, toutes ses revendications et tous ses sursauts, la narratrice ne parvient à se réaliser qu’en surface. Elle courait après son identité, cherchait à renouer avec une histoire voilée ; elle ne trouve qu’un prénom qui l’enferme davantage dans une histoire conditionnée. Et pour exister par elle-même, ne lui reste que la nécessité de tirer un trait sur son passé par un adieu définitif à celui qu’elle prenait pour son père. Or son courage n’ira pas plus loin, elle se contentera de vouloir faire sans faire. En témoigne la chute qui laisse perplexe et rend caduque sa tentative de libération. Si la voix réussit à trouver un corps en retrouvant un nom, si la quête du sens lui a permis d’aboutir à la quête de soi, par la libération d’un « moi » prisonnier d’une histoire ne lui appartenant pas, nous restons sur notre faim quant à la touche finale. Comme une clôture se voulant éclatante, la narratrice dit son départ et précise qu’elle empruntera pour cela le boutre de celui qui n’était finalement pas son père. Pire encore, les derniers mots devant sceller sa rupture et annoncer sa liberté retrouvée ne sont pas écrits par elle mais par ce personnage sans grande consistance non plus qu’est Jacob, si tant est que celui-ci le fasse. Ainsi, la rupture et donc la fin renvoie au début, une voix sans nom qui cherche à se libérer d’un corps étranger, un corps qu’elle ne s’approprie que dans la solitude de sa nudité, sur un lit, au milieu d’une chambre.

Thoueybat Djoumbe

Pour commander le livre chez l’éditeur : http://www.editions-coelacanthe.com/PBSCCatalog.asp?ItmID=18758570

 

Livres. Chroniques d’un Comorien ordinaire

Mladjao_couvintL’habit ne fait pas le moine. S’il est un adage qui irait bien à l’ouvrage de Anlym Mladjao, c’est bien celui-là, car si l’on se fiait à la seule couverture du livre, on serait en droit d’espérer ou de craindre un délire égocentrique étalé sur une centaine de pages.
Ceux qui espéraient que le livre soit l’appendice de ses interventions musclées dans les réseaux sociaux ont été déçus. Tant mieux ! Ici, le verbe est doux, presque féminin. Il vous prend par la main et se déploie avec la langueur des écrivants d’autrefois.
Ce texte aurait pu avoir comme titre « chroniques d’un comorien ordinaire ». Ce qu’il dit, nous l’avons entendu de bouche à oreille, d’homme à homme dans le cercle familial. Il y a de l’intime dans ce récit et des blessures évoquées sans pathos. On y parle bien évidemment de la migration, de la rencontre de l’Autre et du besoin de se trouver un point d’équilibre entre tradition et modernité. Le tout est traversé d’une colère retenue.
Par moments, certaines séquences ont des airs de monographie. C’est là une facette intéressante du livre mais hélas ce potentiel là est insuffisamment exploité. Plutôt que d’aller au bout de sa logique descriptive, l’auteur fait des excursions vers l’essai et l’analyse des contextes socio-politiques qu’il traverse. Ce faisant, il en arrive à manier des concepts qui demandent un développement plus conséquent que ce qu’il propose. D’où une double frustration chez le lecteur due à l’amputation du récit dans son déploiement et du caractère succinct – parfois léger – de l’analyse proposée.
Cependant, même si le mélange -audacieux- des genres “autobiographie” et “essai” peine à trouver un équilibre heureux, l’expérience de lecture est agréable du fait de la sobriété du style . Cela crée une attente quant au second texte de l’auteur. Une fiction nous dit-il.
Si le style d’écriture reste le même, il comblera certains lecteurs comoriens (pour ne parler que d’eux) qui pourfendent régulièrement le côté abscons des textes fictionnels ou poétiques qui leur sont proposés.
Reste à trouver le sujet. En dehors de lui, en dehors de sa personne. Reste à laisser l’imagination prendre le pouvoir.
Oluren Fekre
Mladjaou Abdoul Anlym, Rentre ou ferme-la, Editions Coelacanthe, septembre 2015, 167p., 15€
A commander sur http://www.editions-coelacanthe.com/PBSCCatalog.asp?ItmID=18153932

Livre. Zaïd Omar nous offre une histoire d’amour sur fond d’enquête judiciaire

 TMP_ZOmar_couv_fin.pdfTrois ans après la publication d’Une victime criminelle aux chez Edilivre, Zaïd Omar revient avec un nouveau roman Tu as volé mon cœur qui est paru ce mois-ci de éditions Coelacanthe. Dans ce livre, il est question d’amour, de jalousie, de trahisons, de la société, de la tradition, de la procédure judiciaire et de la politique. L’auteur mêle tous ces domaines pour faire un récit d’une centaine de pages dans lequel le lecteur est plongé tantôt dans une fiction, tantôt dans une réalité de la vie quotidienne aux Comores.

Dr Djazba, personnage principal du livre, chirurgien de l’hôpital national de Moroni est accusé d’avoir empoisonné son ex-épouse Tsintunde. Toutes les preuves sont contre lui et il se voit incarcéré à la prison de Moroni malgré le fait qu’il ait nié devant le juge ce dont-on l’accuse. Les preuves à l’encontre de l’accusé suffisent-elles pour que celui-ci soit reconnu coupable ? y-a-t-il eu une erreur judiciaire ? C’est ce que l’auteur, avocat au barreau de Moroni, fera découvrir à ses lecteurs à travers la procédure judiciaire.

Ce médecin était considéré comme un individu « à part entière » puisqu’il a refusé de réaliser le grand mariage, ce qui lui valut toutes les critiques de son ancienne belle-famille. La tradition et les coutumes de son pays ne le préoccupaient pas. Djazba avait divorcé avec la mère de sa fille et vivait une relation amoureuse avec Nathalie, une jeune femme qu’il avait rencontrée avant son mariage avec Tsintunde. Passionné de politique, le chirurgien voulait se présenter aux élections des gouverneurs des îles et les sondages étaient en sa faveur.

Ne comprenant pas ce qui lui arrivait, Djazba doit désormais faire face à son emprisonnement. Quelqu’un lui en veut au point de le piéger et le faire endosser la mort de son ex-femme ? Son amour passionnel avec Nathalie a-t-elle quelque chose à avoir avec la mort de son ex ? S’agit-il d’une personne qui veut entacher sa carrière politique ? Le narrateur délivre peu à peu les réponses à ces questionnements, à la Higgins Clark.

Cette oeuvre nous interroge sur les aberrations judiciaires et nous interpelle. Il nous demande d’avoir un œil sur ce qui passe dans nos sociétés. Le dénouement de l’histoire fait penser à la fameuse citation de Machiavel « la fin justifie les moyens ».

Natidja HAMIDOU

Zaïd Omar, Tu as volé mon coeur, Coelacanthe, octobre 2015, 147p., 14€.

A commander sur www.editions-coelacanthe.com

Livre. L’Islam et la République selon Bajrafil

Livre de Bajrafil

Livre de Bajrafil

C’est à la reconstruction d’un islam de France que nous invite Mohamed Kassim Bajrafil dans son premier ouvrage intitulé Islam de France, l’An I aux éditions Plein Jour. Celui que les médias français ont surnommé « l’Imam d’Ivry » revient sur cette incompréhension grandissante entre les musulmans et les autres communautés en France, au gré des attentats commis par des gens qui se sont emparés de l’étendard de l’Islam, mais aussi des nombreux actes islamophobes. Il est donc apparu à l’auteur comme une nécessité de faire comprendre aux Français et particulièrement aux Français musulmans ce qu’est le vrai Islam, une religion qui apparaît tout au long de la lecture comme une religion de paix, de tolérance, de dialogue et d’interrogation.

Le message qui transparait dans ce livre, c’est qu’il faut revenir à l’esprit originel de l’Islam. En disant cela l’Imam n’a pas pour objectif d’encenser le passé et de croire qu’on peut vivre comme au temps du prophète. Au contraire, il pense qu’en revenant à l’esprit de l’époque, nous pourrions mettre fin à la « glaciation » qui a figé la pensée islamique et que cela nous permettrait de combattre aussi bien le terrorisme que l’islamophobie qui a connu ces derniers temps un boum extraordinaire en France (une augmentation de près de 500% des actes contre les musulmans). Il appelle tous les musulmans à « arracher le Coran des mains des criminels » (p.30).

« Être musulman, c’est surtout être libre »

Pour cela, Bajrafil demande que les musulmans s’emparent de nouveau et d’une manière individuelle de l’interrogation sur le Coran. Il rappelle que l’islam n’admet pas de clergé et que par conséquent chacun est appelé à contribuer à la compréhension du message divin comme ce fut le cas de sa naissance jusqu’au Xe siècle. Pour lui, il n’y a consensus que sur les piliers de l’Islam, « tout le reste est le domaine de la pensée humaine libre, se formant par confrontation de points de vue… » (p.66).

Il explicite les termes soulevés par les terroristes et employés par ceux qui veulent entacher l’Islam en s’appuyant sur sa grande connaissance des textes et de l’histoire. La shari’a est vue comme un ensemble des lois très répressives ? Bajrafil nous explique qu’il n’y a pas de pays qui se rapproche le plus de cette idée que les pays occidentaux, et notamment la France qui a mis en place une sécurité sociale et dont l’État a le souci de la liberté individuelle et subvient aux besoins des plus nécessiteux.

Le djihad est vue comme un appel au meurtre, en particulier de ceux qui ne sont pas musulmans ? Bajrafil rappelle que le « grand djihad » est d’abord une lutte intérieure « contre les pulsions qui nous animent » (p.32).

Lorsque l’État Islamique voudrait imposer la califat comme un modèle préconisé par Dieu, Bajrafil affirme que ce système n’a rien de sacré. Il explique que ce qui est préconisé dans le Coran c’est une organisation dans laquelle règne l’équité et où chacun peut se réaliser sans faire de tort à l’autre.

Le salafisme serait le retour d’une vie conforme à celle du prophète ? Il n’est pour l’imam que « glaciation » et « violence barbare » là où les premiers salafs exigeaient réformes et débats contradictoires.

Pour Bajrafil, l’Islam est conçu dès le départ comme religion d’ouverture et de dialogue avec les autres religions monothéistes. Il rappelle que le prophète a demandé de protéger « les gens du livre » (Chrétiens et Juifs) et qu’il est l’auteur d’une « Constitution de Médine » dans laquelle la liberté religieuse est reconnue aux Musulmans, Juifs et Chrétiens. Face à ceux qui sortent des passages du Coran en prétendant qu’ils demandent de s’attaquer aux Juifs, il rappelle qu’il ne s’agit que d’une tribu juive (qui a trahi le pacte de Médine), à un moment donné et seulement parce qu’il était en guerre contre cette tribu particulière. Les passages du Coran ne sont donc pas contre les Juifs en général, mais contre cette tribu juive (les Banu Qurayza).

L’Islam est compatible avec la laïcité et la République

Dans le contexte d’aujourd’hui, Bajrafil affirme qu’il faut considérer « la foi de l’autre comme égale à la sienne ». C’est ainsi qu’il aboutit à l’idée, souvent mise en cause en France par certains penseurs, que « l’Islam (…) est non seulement compatible avec la laïcité, mais il est laïque par essence : il ne demande à la société que d’offrir aux hommes les conditions de leur épanouissement… » (p.88). Il place la priorité dans la paix sociale, l’égalité et des conditions de vie décentes au sein de la République.

Enfin, Bajrafil met en avant la capacité et la volonté d’adaptation selon les époques et les lieux. Il faut donc comprendre et suivre le dogme mais il faut aussi comprendre le monde dans lequel nous vivons (le deuxième livre que Dieu nous a donné) pour être un bon musulman. Il écrit ainsi : « les fondations ne sont pas pour autant la totalité de la maison. Il y a le reste, la vie, la réalité humaine dans ses multiples dimensions » (p. 26). Cela se résume par cette distinction que tout jeune comorien apprend dès son plus jeune âge, entre la religion et le monde ou la vie (dini/duniya). Ou encore cette pensée de l’Imam al-Shanfii qui dit qu’il n’y a pas de vie sans changement.

C’est donc par ignorance de la religion musulmane que certains incultes se déclarent religieux et entrainent des jeunes dans la folie meurtrière. Face à eux Bajrafil affirme sans ambages : « Il faut être à leur égard d’une fermeté absolue ». La responsabilité première revient aux musulmans de dire à ceux qui tuent au nom de l’Islam « que ce qu’ils font est blasphématoire, négateur de la substance même de la foi… » (p.78).

Ce livre n’est pas seulement un livre sur la religion, sur l’Islam, c’est aussi un hymne à l’amour que Bajrafil voue à une France idéale, à un modèle de société qui protège l’individu en lui accordant toutes sortes de liberté et en veillant à son bien être. C’est en quelque sorte une réponse qu’il apporte à des milliers de jeunes musulmans nés dans ce pays et qui se posent des questions sur ce que doit être leur comportement et leur chemin. Cet amour de la République même idéalisée, même en tant qu’hypothèse et modèle à construire est sans doute une barrière de protection que l’imam pose entre l’État Islamique et les enfants musulmans de France. Il leur dit que face à la barbarie sans nom et sans drapeau (celle de l’État Islamique mais aussi celle des Islamophobes), la République est notre bien commun et il faut la défendre.

Mahmoud Ibrahime

Mohamed Bajrafil, Islam de France, l’an I. Il est temps d’entrer dans le XXIe siècle. Plein Jour, sept. 2015, 147p. 

Hamada Madi Boléro. Au service des Comores. T.2. La Renaissance

Couverture Au service des Comores 2. Hamada Madi Boléro

Hamada Madi Bolero, Au service des Comores. Tome 2. La Renaissance.

Le Directeur de cabinet du chef de l’État comorien, chargé de la Défense, Hamada Madi Boléro vient de sortir aux Éditions Coelacanthe le tome 2 de ses mémoires. Il y aborde la période des négociations avec les séparatistes anjouanais, négociations qui ont abouti à la Constitution de 2001 et à la Renaissance de l’État comorien.

Après des années d’incertitudes politiques et institutionnelles, l’accord de Fomboni est signé le 17 février 2001. Il donne l’espoir de mettre un terme au séparatisme anjouanais qui a mis en danger l’existence même des Comores en tant qu’état-nation.

Afin de consolider le processus de réconciliation nationale, une refonte totale du système politique est lancée. Elle aboutit le 23 décembre 2001 à l’adoption par référendum d’une nouvelle constitution. Elle instaure une présidence tournante et accorde une large autonomie aux îles de l’archipel. La République fédérale islamique des Comores devient l’Union des Comores.

Le tome 2 d’Au service des Comores couvre toute cette période d’organisation des nouvelles institutions. Hamada Madi Boléro prend la tête du gouvernement d’Union nationale de transition en attendant l’élection du premier Président de l’Union nationale. Elle amène au pouvoir, cette fois par les urnes, Azali Assoumani le 26 mai 2002. Ce nouvel ordre n’est pas sans créer de nombreux conflits de compétences, de personnes, et une situation de blocage institutionnel. Etape par étape, le déroulement des opérations ainsi que les tentatives de déstabilisation menées de part et d’autre sont expliqués.

Successivement Conseiller spécial chargé de la sécurité, puis Ministre de la Défense et de la Sûreté du territoire sous Azali, Boléro nous rapporte ses actions à la tête de ces postes à hautes responsabilités, mais aussi son rôle dans le développement économique et la lutte contre la pauvreté aux Comores. Il revient ainsi sur sa participation à la Conférence des donateurs pour la relance économique et à la Conférence des donateurs à l’Ile Maurice, dévoilant dans le détail les stratégies, les objectifs et les réalisations.

L’ouvrage nous fait enfin pénétrer dans les coulisses des élections législatives de l’Union et des îles autonomes de 2004. Après sa défaite, Boléro devient Président-directeur général de l’Office de la Radio et de la Télévision des Comores (ORTC). Il met en place ce nouvel organe et inaugure officiellement la Télévision Nationale des Comores, qui diffuse ses premières émissions en 2006.

Au total, ce sont cinq années d’histoire politique comorienne qui sont passées au crible. L’occasion de revenir sur l’affaire COMORETEL, la mort suspecte de Mohamed Taki Abdoulkarim et l’approche du Président Azali sur l’épineuse question de Mayotte.

La Constitution de l’Union des Comores stipulant que l’île d’origine du président doit changer tous les quatre ans, le 26 mai 2006, le président Azali laisse sa place à un président issu de l’île d’Anjouan. C’est Ahmed Abdallah Sambi qui remporte les élections. Celui-là même qui fera l’objet du tome 3 des mémoires d’Hamada Madi Boléro.

Laurence Mennecart