Chamanga

Kassim Mohamed Soyir ou l’excellence comorienne au service du shikomori

Soutenance de thèse

Kassim Mohamed Soyir ou l’excellence comorienne au service du shikomori

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Kassim Mohamed Soyir Badjrafele lors de sa soutenance

Lundi 1er décembre 2014, l’Imam et linguiste Kassim Mohamed Soyir, plus connu sous le nom de Badjrafele a soutenu sa thèse de linguistique à l’Université Jussieu Paris 7. Les thèses en linguistique basées sur la langue comorienne sont très rares pour que celle-ci ne soit pas remarquée. Le chercheur a choisi de travailler sur « Le nom en shiNgazidja (G44a) : morphologie, phonologie, sémantique et syntaxe ».

Ceux qui ne connaissaient pas Badjrafele l’ont découvert le 25 septembre dernier dans deux émissions de la télévision française : « Envoyé spécial » (France 2) et « 64 minutes » (TV5-Monde) dans lesquelles il a montré à la France entière l’image véritable de l’Islam prenant le contre-pied des caricatures fabriquées par les médias qui couvrent les prises d’otages et les assassinats d’occidentaux. Il a aussi mis en avant cet islam religion de tolérance tel qu’il est enseigné dans son pays d’origine.

Cela fait plusieurs années que le chercheur s’attèle à l’analyse de sa langue natale, un terrain qui, malgré les travaux de Mohamed Ahmed-Chamanga, reste relativement vierge. Mais, comme l’a rappelé le professeur qui l’a accompagné dans ses premiers pas dans la recherche, Jean Lowenstamm, Badjrafele est un homme qui cumule les responsabilités. En plus d’être père de quatre enfants, il est chargé de cours d’arabe à l’Université de Créteil, enseignant au lycée, imam de la mosquée d’Ivry et il est toutes les fins de semaines dans les manifestations religieuses des musulmans de la région parisienne.

Il a défendu pendant plus de 3 heures son travail devant un jury de cinq professeurs spécialistes dans diverses branches de la linguistique. Dans cette thèse Mohamed Soyir a analysé la formation du nom en ShiNgazidja, le parler de la Grande-Comore.

Après avoir fait un état des lieux du shingazidja dans la recherche, l’auteur s’attaque dans le second chapitre aux noms de la classe 5 selon le classement des bantuistes.

Dans le chapitre 3, Badjrafele s’intéresse au système numéral du shingazidja et émet l’hypothèse que ce système s’arrête au chiffre 5, hypothèse qui pourrait s’étendre au bantu lui-même.

Dans le chapitre 4, le linguiste aborde les noms dérivés ou composés dans une optique de morphologie lexicale. Il décrit minutieusement la formation des noms dérivés.

Enfin, il récapitule les principaux résultats de ses recherches dans un dernier chapitre 5.

Le jury a été convaincu par ce travail de qualité puisqu’il a accordé à Kassim Mohamed Soyir la mention Très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité.

Pendant qu’il écoutait la sentence du jury bien des choses ont dû traverser la tête de cet homme qui, sans conteste, représente ce que les Comores peuvent produire de meilleur et en comptant uniquement sur leurs propres forces. Il devait se revoir descendant à grandes enjambées les hauteurs de Dzahani-la-Tsidjé pour se rendre au lycée Saïd Mohamed Cheikh ou Abdoulhamid, selon les années, et surtout selon la disponibilité financière de ceux qu’il considère comme ses pères et qui ont pris en charge ses études secondaires (Youssouf Idjihadi, Abdoulmadjid Youssouf, Houssein Boina Boina et Bacri Chakira) et qu’il ne manque pas de remercier au début de sa thèse.

Ses camarades du lycée le voyaient arriver en retard, en sueur, épuisé, mais ils ne s’imaginaient pas que le garçon s’était levé à 4 heures du matin pour suivre les cours de grammaire arabe de fundi Abou Bakari Bin Abdillah de Salimani ou de fiqh et de soufisme dispensés par son père, avant de se rendre au lycée. Malgré les contraintes, l’absence d’une mère décédée alors qu’il n’était encore qu’un enfant, Badjrafele était parmi les meilleurs du lycée et il a obtenu la mention Bien au Bac avec une moyenne de 15/20.

Cela étonnera toujours ses amis d’apprendre que ce perfectionniste, capable de s’autoformer sur bien des choses n’a jamais fait une seule année d’étude dans un pays arabe mais qu’il parle arabe parfaitement, qu’il est arrivé en France après le Bac mais maîtrise le français mieux que des jeunes qui y sont nés. C’est en cela qu’il est le produit de l’excellence comorienne que de jeunes de la diaspora ne saisissent pas encore.

Son professeur, Jean Lowenstamm avait raison de rappeler aussi l’aspect humain de cet homme qui est conscient que pour arriver là où il est aujourd’hui, il a dû compter sur la confiance et l’aide de beaucoup de gens. Il sait également ce que l’amitié veut dire et conforme ses actes de tous les jours à ce qu’il enseigne dans les mosquées en France et en Belgique.

Mahmoud Ibrahime

Article paru dans Alwatwan du 22 décembre 2014

Chamanga : « Le recueil d’El Mahad : c’est un régal ! »

Mohamed Ahmed-Chamanga, linguiste

Mohamed Ahmed-Chamanga, linguiste

 

Interview/Mohamed Ahmed-Chamanga, linguiste

« Le recueil d’Elmahad me semble bien écrit, avec quelques mots recherchés, c’est un régal ».

 

 

« Roho Itangao » est le titre d’un recueil de poèmes paru aux Editions Cœlacanthe le mois de mai dernier. C’est le premier recueil de poèmes en Shikomori. L’auteur est Ibrahim Abdou El Mahad, un étudiant comorien. À cette occasion, la rédaction de Mlimengu a interviewé Mohamed Ahmed-Chamanga, linguiste qui se bat depuis quelques années pour l’adoption d’une seule graphie du shikomori et l’introduction de cette langue nationale dans l’enseignement.

  

Mlimengu – Un recueil de poèmes écrit en shikomori a été publié aux éditions Cœlacanthe au mois de mai dernier par un étudiant comorien, Ibrahim Elmahad. En tant que linguiste spécialiste de la langue comorienne, quelle est votre impression ?

 

Mohamed Ahmed-Chamanga (MAC) – Je pense que c’est une bonne chose. Cela prouve qu’il y a des gens qui se soucient de l’avenir de notre langue. Ce recueil de poèmes, écrit dans un langage simple et agréable, dans une assez bonne orthographe, confirme chez les jeunes comoriens une prise de conscience de la valeur intrinsèque de leur langue maternelle. Pour promouvoir et sauvegarder sa langue, quoi de plus évident que de développer aussi une littérature écrite. Signalons qu’il ne s’agit pas de la seule publication en comorien. Rappelons le premier roman écrit en shiKomori de Mohamed Nabhane (Mtsamdu kashkazi, kusi Misri, Komedit 2011), les histoires bouffonnes de Djoha traduites en comorien par Ibrahim Foumdjimba (Djoha n’empundra, Komedit, février 2014). D’autres titres vont bientôt paraître (poésie : Kaulu mshindji de Zalfata Mouhalide, Komedit ; roman : E nambe ! de Bourhane Hassane, Komedit). D’autres encore sont en gestation.

Ceci dit, le recueil d’El Mahad me semble très bien écrit, avec quelques mots recherchés. C’est un régal…

Tous ces ouvrages seront très utiles quand l’introduction du comorien dans le système éducatif sera effective, et ils serviront dans toutes les études et les recherches sur le comorien.

Mlimengu – L’auteur de ce recueil de poèmes a affirmé dans une interview, parue sur le site des Éditions Coelacanthe (« Le shikomori est un choix naturel ») , que la langue comorienne « tend à disparaître », une des raisons qui l’a motivé à écrire en Shikomori. Et dans un Article paru dans Al-Watwan, Touhfat Mouhtar, une écrivaine parle d’une langue « oubliée ». Partagez vous ces avis ?

 MAC – Dans le monde, de nombreuses « petites »[1] langues disparaissent chaque année. Pour la langue comorienne, la situation n’est pas encore désespérée. Je ne vois donc pas ce qui amène cet auteur à tirer cette conclusion. La langue comorienne est bien vivante. Comme toute langue vivante, elle voit un certain nombre de mots naître ou disparaître et/ou remplacés par de nouveaux mots. Cela fait partie de l’évolution normale de toute langue.

Lorsque les Arabes sont arrivés dans notre pays, ils nous ont transmis une partie de leur vocabulaire. Avec le développement de l’Islam et l’enseignement coranique, beaucoup de mots d’origine arabe se sont imposés.

Lorsqu’au XIXe siècle les waMakua du Mozambique sont arrivés en assez grand nombre aux Comores, ils nous ont légué beaucoup de mots de la vie quotidienne comme le mataba ou madaba, putu ou budu, etc. Depuis le XIXe siècle, avec la colonisation française, l’enseignement publique et l’administration en français, il est tout à fait normal que le comorien s’enrichit de vocabulaire d’origine française. Or on a tendance aux Comores à penser qu’on ne parle pas bien comorien lorsque dans une phrase on emploie un mot d’origine française. Et on parle de « créolisation » du comorien. Or on ne porte pas le même jugement, lorsqu’on utilise des mots d’origine arabe. Pourtant, l’arabe a beaucoup plus perturbé la structure bantoue du comorien que le français…

Maintenant, que faire pour éviter l’intrusion peut-être trop anarchique et massive de mots d’origine étrangère qu’on observe aujourd’hui ? Il n’y a pas mille solutions : il faut intégrer le comorien dans le système éducatif, l’utiliser dans l’administration – même partiellement – et encourager le développement d’une littérature écrite dans cette langue. Cela contribuera grandement à enrichir la langue et à mieux conserver des mots qui risquent d’être « oubliés » si je peux répondre à Touhfat Mouhtar. Pour y arriver, il est nécessaire de définir une politique linguistique claire et réaliste, en faisant les choses étape par étape.

Mlimengu – Ibrahim Elmahad, le poète dont il s’agit, parle d’une langue « très riche ». Quelle est donc la richesse de la langue comorienne ? A-t-elle une particularité comparée à d’autres langues bantoues comme le Swahili ?

MAC – En linguistique, il n’y a pas de langues « pauvres » et de langues « riches ». Toutes les langues se valent, s’adaptent à leur environnement et répondent au besoin des populations qui les parlent. Il est évident que lorsqu’une langue est utilisée dans le système éducatif et dans l’administration, son vocabulaire sera beaucoup plus riche qu’une langue qui reste confinée à son usage strictement oral. Lorsque celle-ci change de statut ou s’ouvre à d’autres domaines, son vocabulaire s’enrichit inévitablement. Pour le cas de la langue comorienne, la politique linguistique du régime d’Ali Soilihi de 1975-1978 nous le rappelle. Lorsque le besoin de vouloir exprimer des notions nouvelles se fait sentir, la langue dispose de plusieurs moyens pour y faire face ou pour trouver la solution. Cela peut être par « emprunt » ou par « création », etc.

Si on compare le swahili au comorien, on peut dire que le swahili est plus « riche » car il est parlé dans une zone beaucoup plus vaste et, en plus, il est enseigné à l’école, utilisé dans l’administration et dans beaucoup de journaux qui sont lus…

Mlimengu – A l’université des Comores, dans le département des lettres, particulièrement en troisième année de licence, est dispensé un module intitulé « linguistique comorienne », alors qu’en réalité c’est l’histoire de la langue qui est enseignée et non l’écriture et la langue en question. Pourquoi ce choix unique dans ce département ? Et pourquoi il faut attendre jusqu’à l’université pour dispenser l’enseignement de cette langue ?

 MAC – N’ayant aucune responsabilité et n’exerçant pas dans cette institution, je ne saurai vous répondre. Je sais seulement que j’ai déjà eu l’occasion de déplorer cette situation depuis sa création. Il est très malheureux en effet de constater que l’Université comorienne n’attache pas beaucoup d’intérêt à ce qui constitue pourtant le fondement de notre identité et notre culture. Sur ce plan, l’ENES de Mvuni (école Nationale d’Enseignement Supérieure), dans les années 80-90, avait fait beaucoup mieux que l’Université actuelle.

Suite à l’étude réalisée en 2007-2008, à la demande du ministre Abdourahim Saïd Bacar du gouvernement Sambi, j’avais établi un calendrier pour l’introduction progressive de l’enseignement de la langue comorienne dans les collèges, les lycées et l’université, avec au préalable bien évidemment, la formation des enseignants et la préparation des manuels. Après la mandature du Président Sambi, le projet n’a pas intéressé le gouvernement Ikililou, ou du moins n’a pas reçu l’appui nécessaire du ministre de l’éducation nationale, Mohamed Ismail.

 

Propos recueillis par Natidja Hamidou

 

[1] Numériquement parlant bien sûr.